Et voilà, finalement, la fin de ce nouveau voyage. Un peu
moins de trois mois, je me trouve raisonnable. Le Liban m’a lessivé et, de
toute façon, il n’y a nulle part où se rendre à partir d’ici; aussi bien
rentrer.
J’ai dû passer quelques jours à Beyrouth sans pour autant
avoir le loisir de visiter la ville et ses environs comme je l’aurais voulu.
Une des raisons pour lesquelles je devais m’attarder ici était de me trouver un
billet d’avion pour rentrer à Paris. D’accord, je suis peut-être naïf, mais je
crois que personne n’aurait pu s’attendre à la difficulté de se trouver une
place et au prix auquel elle partirait.
Je le disais tout juste, une fois au Liban on est un peu
pris, sinon prisonnier. Les deux frontières terrestres (avec Israël et la
Syrie) sont fermées; il y a un bateau par semaine vers la Turquie; sinon, ben
c’est l’avion. Bof, Beyrouth, c’est cosmopolite, il va bien y avoir des vols
pour un peu partout et pas trop cher, hein ? En principe, oui, c’est vrai. Mais
en fait, entre la mi-août et la mi-septembre, il est pratiquement impossible de
se trouver un billet pour où que ce soit – et les quelques places disponibles
s’envolent à des prix inimaginables. On m’a donné plusieurs raisons pour
expliquer cela : c’est d’une part la fin des vacances pour de nombreux
exilés libanais venus visiter la famille et devant rentrer chez eux; c’est
aussi une période prisée par les libanais aisés pour voyager; à cela s’ajoute
peut-être quelque crainte que le pays se retrouve bientôt déstabilisé, et le
fait que l’aéroport de Damas soit pour ainsi dire fermé. Peu importe, le résultat
est le même : que ce soit pour Paris, Rome, Montréal, Istanbul, Le Caire,
Athènes, Dubaï ou Tbilissi, il ne reste plus rien.
Après de nombreuses tentatives, quelques faux espoirs et
plusieurs heures devant mon écran d’ordinateur, j’ai finalement trouvé une
place à un prix faramineux, mais bon, ça fait quatre jours que je cherche, je
ne vais pas dire non. Beyrouth-Paris aller-simple pour 900$, avec une escale de
20 heures au Caire. Génial. Le Liban ne m’avait pas tant plus, et j’avais
trouvé la vie très dispendieuse, mais ça c’est vraiment la cerise sur le gâteau.
(Et le bateau, vous me dites ? Plein jusqu’au 29 août, 200$
la place, et après je dois me rendre à Istanbul ou Tbilissi pour prendre un vol
vers Paris. Je n’économisais pas un centime.)
Bon, entre temps, Beyrouth. Celle qu’on appelle,
ironiquement dans mon cas, le Paris du Moyen-Orient. C’est une drôle de ville,
vraiment. Un centre-ville certes joli, mais pratiquement désert, mis à part les
patrouilles militaires incessantes. Sinon, de grandes tours presque vides, des
boutiques de luxe, des restos branchés, des clubs, des bars. La ville a du
charme, mais il y manque vraiment une âme. Tout semble factice, artificiel,
trop propre pour être vrai. (Faut dire que tout avait été détruit pendant la
guerre civile, ça excuse bien des choses.) Même les quartiers cool comme
Gemmayzeh, Hamra ou Achrafiye n’ont plus cette étincelle que s’imagine le futur
visiteur quand on lui parle des nuits folles de Beyrouth. Les rues sont
étrangement silencieuses. Bien sûr, si l’on a des centaines de dollars à
dépenser, un complet Hugo Boss qui traine et une Bentley dans l’entrée, on peut
se rendre dans les fameux « rooftop bars » ou les grands clubs de la
périphérie. Mais, vraiment, ce n’est pas mon monde, et mon petit doigt me dit
que je n’aurais pas eu que des mots tendres pour le décrire.
Si je ne m’y suis pas trop ennuyé, c’est d’abord grâce à
Luca, que j’ai retrouvé par hasard en entrant à l’hôtel. Tous les soirs, nous
sommes sortis se chercher un sandwich et quelques bières (putain, c’est tout ce
qu’on peut s’offrir !), nous avons longuement discuté, autant des sujets les
plus sérieux que des jolies beyrouthines qui passaient. Lui continuait à écrire
ses reportages, moi, ben… je cherchais un billet d’avion. On est aussi sortis
un soir, ça vaut la peine que je le raconte.
Ça commence à se savoir, j’ai un certain goût pour le crade
et le miteux. Quand nous nous sommes finalement rendus sur la rue Monot,
célèbre artère d’Achrafiye, je voyais bien les pubs sympas, mais sans grande
personnalité, qui s’alignaient devant nous. De la musique américaine (pas
mauvaise, c’est vrai), de la bière et du whisky, rien de nouveau sous le
soleil. Mais il y avait une dernière enseigne au bout de la rue, annonçant un
pseudo-club, le Flame; le gars à l’entrée débordait d’enthousiasme en nous
voyant le lorgner, nous avons donc décidé d’y faire un tour après quelques
bières.
Le Flame, c’était par-fait. Des domestiques philippines avec
un verre dans le nez qui massacrent les succès nostalgiques de la mère patrie
au karaoke; des libanais un peu paquetés qui n’en peuvent plus devant les déhanchements
lascifs desdites demoiselles, et qui vont faire les clowns machos sur le
plancher de danse; un enchaînement pas tout à fait en douceur des pires succès
pop-dance-techno des dernières années; et un barman qui sert le whisky comme on
l’aime – double.
J’aurais pu passer ma vie dans cette antre du mauvais goût,
mais les quelques maigres heures que j’y ai passé suffisent à ancrer à tout
jamais cet endroit dans ma mémoire.
Tout ça, notez le bien, c’est parce que j’aime les endroits
malfamés, car sinon le nightlife beyrouthin n’est pas glauque du tout. Il y a
de l’argent, à Beyrouth, beaucoup d’argent. Trop, à mon avis. Cet étalage de
richesse fait qu’on ne peut s’empêcher de penser aux inégalités inégalées qui
forment ce pays. Comme me l’a fait remarquer un doctorant en science po
allemand, quand on voit le PIB par habitant (assez élevé) du pays et qu’on se
rappelle que 30% de la population libanaise vit sous le seuil de pauvreté, on
comprend vite que quelque chose ne tourne pas rond. Franchement, si j’étais né
dans les taudis de Tripoli et qu’on m’emmenait faire un tour downtown Beyrouth,
ce n’est pas dit que je n’aurais pas envie de me faire sauter en pleine rue. Et
si une organisation me donnait accès à une éducation, des soins de santé et un
support communautaire, tout en critiquant vertement les dérives
capitalisto-occidentales de la société libanaise, ce n’est pas dit non plus
qu’il ne prendrait pas à mes yeux la légitimité que réclame l’état. Ce qui
m’amène, tout naturellement, au Hezbollah.
Je l’ai déjà dit, le Hezbollah c’est pas Al-Qaeda : on
oublie les images de terroristes barbus cachés dans les montagnes. Leur
organisation est impressionnante. Ça n’a pas pris cinq minutes après mon
arrivée à Baalbek (leur chef-lieu) pour que quelqu’un rentre dans mon taxi et
me pose toutes sortes de questions. Le tout de façon bien cordiale, cela dit –
je ne me suis pas du tout senti en danger. Mais quand on entre dans le
territoire du Hezbollah, ils doivent savoir qui l’on est et ce que l’on vient
faire là. Un peu comme quand on passe une frontière, quoi.
On dit souvent, pour décrire le Hezbollah, qu’il s’agit d’un
« état dans l’État » (« a state within a state »). C’est
vrai, mais c’est aussi beaucoup plus compliqué que ça. Pour certains, la
demande de légitimité du Hezbollah entre en compétition directe avec l’État, ce
qui me paraît sensé. En effet, quand un groupe se présente non seulement comme
le vrai pouvoir militaire étatique (c’est quand même une des fonctions
régaliennes de l’État), mais aussi comme le responsable de l’accès aux soins de
santé et à l’éducation, ce n’est pas rien. À moyen terme, la stratégie du
Hezbollah est certainement de suffisamment miner la légitimité de l’état tout
en se montrant en mesure de le remplacer – pour finalement devenir l’État
libanais. Et ça risque de marcher.
J’ai cependant pu remarquer que, pour plusieurs libanais,
cette opposition (voire ce duel) entre le gouvernement et le Hezbollah n’est
pas si évidente. On pourrait croire, a priori, que les soldats de l’armée
régulière libanaise (et donc en principe fidèles au gouvernement) se voit comme
des ennemis du Hezbollah : pas du tout. De même, de nombreux libanais
plutôt hostiles au discours islamiste du groupe de Nasrallah ne peuvent s’empêcher
de montrer leur fierté dès qu’on leur rappelle qu’ils ont à toute fin pratique
vaincu la grande machine de guerre israélienne en 2006. C’est peut-être là la
plus grande preuve de l’habileté du Hezbollah : non seulement ils sont en
voie d’être perçus comme le véritable état libanais, mais ils le font sans que
plusieurs ne s’en rendent compte.
Leur message islamico-socialiste est aussi très populaire
auprès des plus démunis, et avec raisons. Quand on voit l’étalage de richesse
qui se déroule à Beyrouth, et qu’on constate la quasi-inactivité d’un
gouvernement épris de laisser-faire économique, on comprend très bien comment
pour plusieurs la façon dont fonctionne l’État libanais est tout bonnement
insupportable. Le Hezbollah peut redonner une certaine fierté nationale à un
peuple qui en a besoin en montrant sa puissance; il peut aussi redonner une
fierté personnelle à des gens trop pauvres pour se nourrir ou s’éduquer. Au
final, il peut peut-être fournir aux libanais ce qui leur manque le plus
cruellement : une identité. Mais une identité nouvelle, qui n’est pas
celle héritée d’un cosmopolitisme immémorial et d’un hédonisme tout méditerranéen.
Une identité religieuse, conservatrice, et, oui, parfois violente.
Car ne l’oublions pas : si le Hezbollah n’est plus une
nébuleuse terroriste immature et imprévisible, leurs méthodes sont parfois quelque
peu salissantes. Leur organisation sociale et politique est impressionnante,
mais leur organisation militaire l’est peut-être encore plus. Ils sont assez
tolérants pour laisser quelques chrétiens vendre de la bière à Baalbek, mais
certainement pas assez pour laisser Israël exister sous quelque forme que ce
soit. Et si un état libanais dirigé par le Hezbollah aurait certainement de
plus grandes préoccupation de redistribution et de réduction de la pauvreté, on
imagine fort bien que les autres préceptes de l’Islam aussi seraient bien mis
de l’avant, et pas dans leur forme la plus soft.
Pour un occidental, bien sûr, tout cela fait peur. Pour les
chrétiens et les sunnites du Liban aussi. Mais pour un chiite, pas toujours. Comme
on a pu le voir très clairement à la suite du printemps arabe, lorsque la
population s’exprime dans le coin, elle appuie très souvent les islamistes,
modérés ou non. Le même phénomène se voit au Liban : las de la corruption,
du gaspillage et des inégalités, la sobriété et l’intégrité des mouvements
islamistes est bien tentante. Comme les frères musulmans en Égypte et ailleurs,
le Hezbollah a su former une organisation très solide au sein des communautés,
ce qui en fait maintenant un pouvoir politique central. Peut-être que le
rapprochement continu vers le pouvoir aura pour effet de les modérer; peut-être
qu’une longue succession de victoires diverses les rendra arrogants. Je n’en
sais rien. Mais il s’agit d’une question vitale pour l’avenir du Liban, et de
toute la région.
***
J’ai finalement pu quitter le Liban après 900$ de billet d’avion
et vingt heures d’escale au Caire. Je n’y retournerai pas de sitôt, c’est sûr –
à moins, bien sûr, d’être invité par un ami libanais, là je dis pas non. Comme
je n’avais plus un sou et franchement nulle part où continuer mon périple,
retour à Paris puis dans le foyer familial à Gatineau.
Je ne retournerai probablement pas dans le Moyen-Orient
avant un bout de temps. Non pas que je m’en sois vraiment tanné, mais j’irais
où ? Je suis allé partout ! Le patrimoine historique qui s’y trouve n’a pas d’équivalent
à travers le monde, les gens y sont d’une gentillesse incroyable et on y trouve
des paysages fabuleux – pas tout à fait l’image d’un grand désert peuplé de
barbares sanguinaires que l’on se fait trop souvent. Une région qui connaît
certains défis (pour le dire gentiment), d’accord, mais qui a tant à offrir.
Quant au Caucase, ce fut tout à fait charmant. Je regrette
de ne pas avoir pu visiter l’Azerbaïdjan, ce sera pour une autre fois (la
traversée de la Caspienne entre l’Azerbaïdjan et le Turkménistan me tente, ne
serait-ce que pour enfin avoir visité tous les –stan). Bon, d’accord, en
Arménie et en Géorgie y’a pratiquement que des églises à visiter, mais elles
sont jolies, et les gens y sont aussi très sympas. Pour les trouillards encore
effrayés par le Moyen-Orient, le Caucase c’est pas plus dangereux que le
Nouveau-Brunswick.
Et donc c’est tout pour cette année. Ne manquez pas le
nouveau chapitre des aventures de François, vraisemblablement à paraître l’été
prochain. J’irai où ? Ben y’a le Mexique qui me tente… on verra !
François