Friday, July 26, 2013

Turquie, Irak et Ramadan

J’avais oublié la splendeur des collines anatoliennes, qui vallonnent à l’infini en diverses teintes selon la saison. Ce retour en Turquie après six ans d’absence me rappelle la beauté de ses paysages, tout particulièrement dans l’Est si peu visité. Loin des stations balnéaires bondées et des ruines helléniques si photogéniques, l’Anatolie orientale montre le côté plus rude, plus austère de la péninsule. Je ne saurais dire pourquoi, mais chacun de mes passages ici m’imprègne d’une certaine mélancolie qui me semble directement imputable au relief, aux couleurs, à la lumière ambiante. Cette même mélancolie que je trouve aussi dans les romans d’Orhan Pamuk, souvent mis en scène sur les routes mêmes que je parcours.

J’avais déjà visité Trabzon et ses charmes presque luxuriants de grand port aux rives de la mer Noire. Je me suis dirigé plein Sud, d’abord vers Erzurum, où je n’étais que brièvement passé. Quand je mentionnais la rudesse et l’austérité de la région, Erzurum en est l’exemple parfait. Une grande ville qui quitte graduellement la plaine pour s’accrocher aux montagnes, Erzurum est pieuse, sage et silencieuse. Malgré une forte population étudiante, nulle trace ici de la dolce vita qu’on se coule sur la rive méditerranéenne du pays. En ces temps de Ramadan, c’est encore plus frappant : on n’y trouve pas d’alcool, presque tous les restaurants sont fermés jusqu’à l’iftar (la rupture du jeûne, au coucher du soleil), et même après la célébration est plutôt tranquille. Je m’y suis arrêté par curiosité et par envie de voyager lentement, car rien ici ne mérite vraiment le détour en tant que véritable « attraction touristique ». Ce fut aussi un premier face à face avec les réalités du Ramadan : moi qui abhorre généralement les fast-foods, j’ai fréquenté assidûment le Burger King, allant même, par nécessité bien sûr, jusqu’à déjeuner avec un Whopper. Ils ont ça de bien, les fast-foods américains : que ce soit pendant le sabbat à Jérusalem ou le Ramadan à Erzurum, ils nous semblent parfois tombés du ciel.

Après Erzurum, Diyarbakir, capitale kurde de la Turquie, surtout connue pour ses longs remparts de basalte qui, avec leur 6km, seraient deuxièmes en longueur seulement après la Grande muraille de Chine. La ville a développé au fil du temps une réputation de violence qui s’est maintenant quelque peu estompée, surtout grâce à l’accalmie dans les hostilités entre les nationalistes kurdes (le PKK en fer de lance) et le gouvernement turc. Les touristes n’y sont toujours pas légion, mais on est loin de la zone de conflit.
Malgré la chaleur accablante, j’ai arpenté les rues de la vieille ville, suivi les murs qui l’entoure, visité quelques mosquées, bref les quelques jours que j’ai passé à Diyarbakir furent agréables sans être mémorables. À chaque 10 ou 15 minutes, un inconnu me demandait de le prendre en photo pour le simple plaisir de la chose, ce qui m’a donné quelques jolis portraits, surtout d’enfants. Les rigueurs du Ramadan furent moins difficiles à supporter étant donné la présence salvatrice d’un restaurant ouvert 24h à quelques pas de mon hôtel. Bref, la vie n’est pas trop dure.

Ensuite, Mardin, que l’on décrivait comme un magnifique village historique, et qui semble effectivement très prisé des touristes turcs. Là encore, joli mais sans plus; certes la ville a beaucoup d’histoire, d’innombrables cultures s’y sont croisées, mai je n’ai pu y voir de souvenir de ce riche passé qui ne soit vraiment immanquable.

Ce fut ma dernière étape dans cette première portion de ce nouveau passage en Turquie. Quelle était la suite ? L’Irak, bien sûr. Retenez vos cris de panique un instant : pas tout l’Irak, seulement la province du Kurdistan, au Nord. Les Kurdes, peuple dispersé entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie, et qui se battent depuis des années pour avoir leur propre pays, ont trouvé ici une autonomie et une liberté qui leur avait été jusque là refusées. Suite à l’invasion américaine de 2003, ils ont instauré un gouvernement provincial assez fort pour tenir à l’écart des violences qui embrasent le reste du pays et, pétrole aidant, ils ont su développer l’industrie et les infrastructures tout en maintenant sécurité et stabilité. Même les sites gouvernementaux de conseils aux voyageurs reconnaissent que la situation au Kurdistan est nettement moins préoccupante que dans le reste du pays. Comprenons-nous bien, j’avais l’intention de le visiter, moi, le reste du pays, mais c’est pratiquement impossible. Alors qu’on peut facilement (et gratuitement) obtenir un visa pour le Kurdistan aux frontières terrestres, l’accès au Sud de l’Irak est limité aux journalistes, hommes d’affaires et travailleurs humanitaires. Allez savoir pourquoi. Je me serais bien vu, moi, à Bagdad, sur les rives du Tigre…

Le Kurdistan, donc. Il n’y a pas grand-chose à y voir ou à y faire, c’est vrai, et il y fait effroyablement chaud, c’est aussi vrai, mais bon, j’avais envie d’y faire un tour. De Dohuk, première ville où je me suis arrêté, j’ai pu visiter Lalish, ville sainte du Yézidisme (allez, dites-moi que vous saviez que c’était une religion). Ce n’est pas le Vatican, d’accord, mais on y découvre une religion assez intéressante, avec ses drôles de rituels (remplir des pots d’huile d’olive, lancer un foulard sur une roche, faire des nœuds dans du tissus et en défaire d’autres pour réaliser ses vœux, marcher nu-pieds dans tout le village, etc.), des habitants forts sympathiques et, enfin ! une petite pause du Ramadan. Juste le fait de pouvoir se désaltérer en pleine rue valait le détour. Ce qui est marrant, avec le Yézidisme, c’est qu’en fonction de leur récit fondateur et de celui de l’Islam, le Yézidisme est pour les musulmans littéralement du satanisme (faites une petite rechercher là-dessus) : on imagine les relations de voisinage. Ah oui, sachez aussi qu’il y aura un article sur ma visite dans le journal local (un doctorant en philo de la Sorbonne à Lalish, on tue la une !).

À part ça, visite d’un joli monastère dans les montagnes (oui oui, monastère, y’avait même un mausolée hébreu dans le village), rapide coup d’œil à la forteresse d’Erbil (il y fait encore plus chaud qu’ailleurs, insoutenable), et maintenant me voici à Suleymania, d’où je retournerai en Turquie. À moins que je ne me laisse tenter par toutes ces pancartes routières qui annoncent Bagdad…

Un petit mot maintenant sur le Ramadan, dont je n’ai que brièvement parlé. Outre le jeûne du lever au coucher du soleil, il s’agit d’un mois que la plupart des musulmans considèrent comme sacré, et qui amène donc avec lui un surplus de piété. Dans des sociétés assez conservatrices comme l’est de la Turquie et l’Irak, il ne s’agit pas simplement d’un mois de discipline personnelle en fonction d’une foi qui l’est tout autant, mais aussi d’un mois  d’effort pour que cette foi se manifeste ouvertement dans l’espace public. Je vous donne deux exemples.

Premièrement, les restaurants : que certains d’entre eux soient fermés durant le jour faute de clients, c’est tout à fait compréhensible. Mais qu’il soit pratiquement impossible de trouver à manger dans une ville entière pendant un mois, cela me semble démesuré. Il y a les non-musulmans, qui ne sont peut-être pas nombreux mais qui existent quand même; il y a ceux qui sont exemptés du jeûne, comme les enfants, les femmes enceintes, les malades et (en principe) les voyageurs; et il y a aussi, et surtout, ceux qui sont nés musulmans de parents musulmans dans une société musulmane, mais qui décident pour diverses raisons de ne pas suivre le jeûne.

Ceux-là n’existent pas, ou peu. On les cache littéralement. En Irak, les quelques restaurants où il est possible de manger un minimum (le menu est assez restreint), boire un peu d’eau dans cette chaleur suffocante et fumer une cigarette sont cachés de la rue par de grands draps, pour ne pas tenter les fidèles (ou pour soustraire ces impurs infidèles à la vue du grand nombre, c’est selon). Même si les voyageurs ne sont pas astreints au jeune, les déjeuners dans les hôtels sont presque inexistants. Il ne s’agit pas d’un mois de jeûne pour les individus musulmans, mais d’un mois de jeûne pour une société musulmane.

Même chose pour l’alcool, sujet qui, vous le savez, me tient particulièrement à cœur. En Turquie, pays relativement libéral pour la région, tous les magasins vendant de l’alcool doivent cacher les bouteilles et canettes à la vue des passants : les vitres des frigos sont placardées de papier journal ou les bouteilles glissées derrières les boissons gazeuses. Impossible ou presque de trouver de l’alcool dans les restaurants (car cela signifierait permettre de boire en public). En Irak, c’est pire : alors que la population chrétienne a normalement le droit de faire le commerce de l’alcool, pendant le Ramadan cela est tout bonnement interdit. Peut-être faudrait-il rappeler à certains que si le Ramadan est un mois sacré pour les musulmans, il n’existe même pas pour les chrétiens, qui ne suivent plus le calendrier lunaire.  Et, encore une fois, ne parlons pas de ceux qui sont nés musulmans mais qui ne pratiquent pas.

Pour le vilain occidental libéral et individualiste que je suis, tout cela est plutôt frustrant. D’abord très égoïstement, car je ne peux ni boire ni manger. Mais plus encore, cela me semble d’une injustice profonde : on oblige les gens à suivre les diktats d’une religion que plusieurs d’entre eux ne pratiquent pas. J’ai eu à ce sujet une discussion quelque peu frustrante avec un étudiant en science politique (qui, ironiquement, travaillait sur le droit des minorités). Il m’a expliqué s’être fâché contre des étudiants qui fumaient à l’entrée de son université, en leur disant qu’ils étaient irrespectueux. Ne cherchant pas à créer d’embrouilles, je l’ai simplement interrogé à ce sujet : pour lui, et j’imagine comme pour plusieurs, le simple fait de ne pas respecter le jeûne ou toute autre obligation musulmane en public est une insulte envers les pratiquants. Oubliez les histoires d’accommodement raisonnable, on est à un autre niveau.

Même en Turquie, société techniquement laïque, les pratiques de l’Islam devraient être observées par tous, sauf dans l’espace privé. C’est exactement le contraire des théories libérales qui fondent la majorité des sociétés occidentales, où la religion devrait (j’ai dit devrait) être restreinte à l’espace privé et hors de l’espace public. Je veux bien accepter la différence, écouter l’autre, et tout le tralala, mais là-dessus, je donne mon vote au bon vieux libéralisme. Je n’ai absolument aucun problème à ce que les musulmans pratiquants jeûnent durant le Ramadan, ni à ce qu’ils s’abstiennent de consommer de l’alcool; j’accepte sans sourciller les conséquences inévitables que cela peut avoir, comme la fermeture de certains restaurants et la disponibilité restreinte de mes libations favorites; mais j’ai beaucoup de difficulté avec le fait qu’on me toise dédaigneusement du regard parce que j’ai osé prendre une gorgée d’eau en plein jour ou parce que j’ai envie de boire une bière bien fraîche.

Tout cela est à mon avis révélateur d’une chose. La principale opposition entre certains courants musulmans et les sociétés occidentales n’est certainement pas réductible à une opposition christianisme/Islam comme au temps des Croisades. Il s’agit plutôt d’une opposition entre une vision de la société qui met au centre de celle-ci la religion, et ainsi une définition substantielle du Bien et les comportements qui en découlent, et une autre vision qui aspire à faire exactement le contraire. Mes collègues de science po et de philosophie politique n’y verront rien de nouveau, et je ne prétends nullement être à l’origine de ce diagnostic, mais il m’a frappé dans les derniers jours comme jamais auparavant.

Je me rassure en me disant que dans quelques jours, tout cela sera terminé. Je rêve à ma première bière en Turquie, puis au Liban, où j’ai bon espoir de pouvoir me sustenter quand bon me semble. Je m’arrange comme je peux pour boire de l’eau avant de mourir de déshydratation et subtilement engloutir une Snickers au premier signe d’hypoglycémie. Bref, je m’arrange.

 N’empêche, j’ai faim, je veux une bière, et j’en ai marre du Ramadan.


François   

Sunday, July 14, 2013

Un peu de compagnie

Bon. Ça fait un petit bout de temps que je n’ai pas donné de nouvelles. « Est-il mort ? Agonisant du choléra ? Kidnappé par Al-Qaïda ? » Ben non. C’est juste que j’ai voyagé vite, très vite même, et ça ne me laissait pas beaucoup de temps pour mettre tout ça sur papier. C’est long, écrire, même si j’ai l’air de tout déballer pêle-mêle comme on vide un tiroir.

Alors, reprenons où nous nous sommes laissés : l’arrivée de Kevin. Le pauvre, on ne l’a pas ménagé. Moins de douze heures après son arrivée, on était nus à se faire frotter par un gros géorgien dans un bain public, c’est pour dire. C’est ce qu’on appelle briser la glace.

Après deux jours à visiter Tbilissi (incluant une petite visite au parc d’attractions, où j’ai enfin pu exaucer un vieux rêve d’enfance – monter dans une auto-tamponneuse), on prend le train de nuit jusqu’à Zugdidi, pour ensuite nous rendre dans les montagnes à Mestia. Je le trouvais bien tranquille, ce train, en comparaison avec mes précédentes expériences ferroviaires en ex-Union soviétique : à 23h on aurait dit que tout le monde faisait dodo. Finalement, alors que je me suis décidé à aller nous acheter une bière lors d’un des multiples arrêts du train, j’ai rencontré deux joyeux lurons, Levan et Giorgi, qui ma foi n’avaient pas l’air d’avoir suivi les conseils d’Éduc-alcool. Cela semblait dans l’ordre des choses, on est en plein territoire de la vodka après tout. Il n’en fallut pas beaucoup pour qu’ils nous invitent dans leur compartiment, où, sous l’œil bienveillant de la femme et de la mère de Levan (et à côté de son petit garçon qui, miraculeusement, continuait à dormir), nous nous sommes fait offert une bonne dose de chacha, vodka artisanale qui titrait ce jour-là aux environs de 70%. Ça réveille.

Bien qu’étant connu pour pouvoir consommer ma juste part de boissons alcoolisées, je n’avais aucunement envie de passer la nuit à me saouler pour ensuite me taper un minibus de six heures du matin à midi dans de sinueuses routes de montagne – et Kevin non plus d’ailleurs. Afin de réussir à sortir du compartiment avant d’avoir englouti la bouteille de chacha au complet, je propose une pause cigarette, question de créer diversion. Ciel, toute une diversion. Nous voilà à l’arrière du wagon, zone cloîtrée dont les murs sont en métal hormis une fenêtre qui ne s’ouvre pas de chaque côté. Levan semble bien en forme. Il nous raconte qu’il a été soldat en Afghanistan (bien que n’étant pas membre de l’OTAN, la Géorgie y a déployé des troupes); qu’un jour, alors qu’il conduisait un Humvee, le soldat qui manipulait la tourelle s’est fait décapité par un fil tendu à travers la route. Bref, il commence à avoir le vin triste. Mais soudain, regain de bonne humeur ! Il est fort, Levan, et il tient à nous le montrer. Il nous montre ses muscles, ses bras; il se bagarre gentiment avec Kevin, à qui il aurait pu arracher la tête sans trop de problème. Il ne cesse de me pincer les pectoraux pour me montrer que les siens sont plus fermes (mais je m’en fous !). Aller, tâtez ce muscle ! Et, pour nous prouver encore une fois sa force, il frappe avec vigueur sur le mur derrière moi. Mur qui s’est avéré être… une fenêtre.

Il était fort Levan, ça oui : sa main a complètement traversé la fenêtre avant qu’il ne la retire brusquement. Pas trop de réaction (il est complètement saoul), jusqu’à ce qu’on remarque que ça saigne. Au début, juste un peu. Mais rapidement, beaucoup. Il a des morceaux de vitre dans la main, et il s’est ouvert le poignet en la retirant. Ça saigne quelque peu, une main et un poignet lacérés, pour ceux qui l’ignorait. Kevin s’est précipité voir le responsable du wagon (qui, selon ce qu’il m’a dit, fut éberlué d’apprendre que quelqu’un s’était ouvert le poignet dans le train – probablement pas très fréquent comme incident); pendant ce temps, avec ce que j’avais en poche, Giorgi et moi essayons de faire un garrot à Levan, qui, ne paniquant pas le moins du monde, me réclame une cigarette. Le responsable du wagon arrive avec de la gaze, qui se retrouve complètement imbibée de sang en une seconde à peine. Il y a une flaque d’au moins 60cm par 30cm par terre, et le flot est continu. Les dispositions sont prises pour qu’une ambulance attende le train à la prochaine gare, et, à l’aide d’un militaire géorgien dans le wagon, un garrot plus solide et plus serré est fait à Levan, qui se vide littéralement de son sang. Reste plus qu’à attendre.

Heureusement le train arrive bientôt en gare, l’ambulance est là, Levan et sa femme parte pour l’hôpital et le train, après quelques formalités bureaucratiques, se met en branle. Nous étions sortis fumer une clope pour éviter de passer la nuit à enfiler les verres de chacha : mission accomplie, tout le monde avait la mine basse et nous sommes partis nous coucher. Pauvre Kevin, c’est sa troisième nuit en Géorgie. (Je dois d’ailleurs le féliciter pour son calme et son sang-froid. Je lui ai confessé quelques jours plus tard que, eut-il fallu qu’il s’évanouisse à la vue de tant de sang, je l’aurai probablement renié sur le champ.)

Le reste de son séjour fut plus tranquille, rassurez-vous. Nous nous sommes bien rendus à Mestia, que l’on m’avait décrit comme un magnifique hameau dans les montagnes, mais qui finalement ressemble plutôt à un horrible village touristique en carton-pâte à moitié terminé et complètement vide. Inintéressant, voire désolant; en plus, les nuages nous cachaient les montagnes. Le lendemain donc, cap sur Ushguli, un minuscule village encore plus retiré dans le haut Caucase, avec des dizaines des célèbres tours de Svaneti, où les habitants se retiraient en cas de raid ou d’avalanche. Là, enfin, c’est sublime. La vue reste quelque peu ennuagée, mais le village est pittoresque, et on se sent vraiment dans les montagnes. Malgré la bruine, Kevin et moi partons en randonnée afin de se rendre au glacier le plus proche. Ce fut une marche magnifique mais quelques peu humide, la vallée nous menant au glacier ayant été inondée par la pluie des derniers jours. (J’ai bien sûr fini les deux pieds dans un ruisseau, ce qui est quand même mieux que les égouts habituels – voire les comptes-rendus de mes aventures précédentes en Côte d’Ivoire et en Ouzbékistan.) Le glacier était magistral, tout comme le reste de la vallée, et tout ça valait bien une paire de bottes détrempées.

Après Ushguli, retour à Zugdidi pour une nuit – rien à y signaler. Ensuite, l’Abkhazie. L’Abkhazie est l’un de ces nombreux « pays qui n’existent pas » dont regorge le Caucase : jointe à la Géorgie après l’éclatement de l’URSS, elle fut le théâtre d’une sale guerre ethnico-civile jusqu’en 1994, année après laquelle sa semi-autonomie fut reconnue, sinon officiellement, du moins de facto. On raconte encore à son sujet des histoires de criminalité rampante, d’autorités corrompues et de champ de ruines; les sites gouvernementaux avertissent bien des dangers qu’elle recèle, et la qualifie encore de « zone de conflit ». Nous ne nous attendions pas à Mogadiscio, mais bon, nous étions sur nos gardes. Avoir su.

Bon, d’accord : l’arrivée fut un peu difficile. Les officiers du FSB qui s’occupent de la frontière avec la Géorgie, de gros machos dont le trop-plein de testostérone semble noyer le cerveau, s’essayèrent à un peu d’intimidation, principalement envers Kevin, qui ne parle pas un mot de russe. (Oui, le FSB, le successeur du KGB : Moscou est le plus grand supporter de l’Abkhazie, et lui fournit une bonne partie de son budget.) Une fois passés, à part un officier bedonnant qui s’exerçait au tir sur une bouteille en plastique, pas de danger à l’horizon. Bien sûr, c’est désorganisé, et nous rendre à Sukhum, la capitale, fut long et désagréable, mais c’est tout.

Le seul vrai problème que nous avons rencontré en Abkhazie est plutôt d’ordre monétaire. En effet, la monnaie utilisée est le rouble, et non le lari géorgien : nous le savions, et avions quelques roubles avec nous, pas beaucoup mais assez pour nous rendre. Cependant nous sommes arrivés un samedi. Et le samedi, les banques sont fermées. Et il n’y a que les banques qui peuvent changer de l’argent. Et personne ne veut changer des laris. Et aucun guichet abkhaze n’accepte de cartes étrangères. Oups.

Après une soirée à presque jeûner (j’exagère), nous avons pu changer auprès de l’hôtel des dollars le lendemain, puis des euros le surlendemain, mais à des taux pas très compétitifs. Qu’importe les quelques dollars perdus, si c’est la seule solution : d’accord, mais ça fait chier. Au moins, nous pouvions manger et quitter l’Abkhazie un jour.

Nous avons profité de notre dimanche pour aller à la plage et nous balader un peu. Une première constatation, assez évidente : on est loin d’une « zone de conflit ». L’endroit est littéralement bondé de familles russes venues à la plage : ça ressemble plus à Old Orchard qu’à Mogadiscio. Certes, il n’y a pas grand-chose à faire, les plages ne sont pas magnifiques, c’est cher, personne ne parle anglais et il fait chaud à en crever, mais bon, ça va. Il y a quelques ruines de bâtiments soviétiques à explorer, pleines de traces d’impact de projectiles multiples, de vieilles seringues et de bouteilles brisées, c’est charmant.

Charmant, mais toute bonne chose a une fin, et après deux nuits (et une obtention de visa kafkaïenne – ah, cette chère bureaucratie soviétique), retour en Géorgie, direction Batumi. Le Macao du Caucase, en quelques sortes : profitant du fait que les voisins, pour des raisons religieuses, interdisent le jeu, la Géorgie a décidé de libéraliser cette industrie à Batumi. Les casinos et les obscures salles de vidéopoker sont légions, les putes et les « pawn-shops » aussi, bref le genre d’endroit qui me plaît. C’était la fin du périple pour Kevin, qui s’en retournait chez les siens via Paris, et le moment d’une petite pause pour moi.

Petite pause bien mérité, car jusque là j’avais voyagé à une vitesse folle et étais exténué, mais petite pause nécessaire aussi pour décider de la suite de l’aventure. Le plan initial (Caucase puis Tchétchénie et Daguestan) est définitivement mis de côté, faute de moyen. La suite logique après l’Arménie et la Géorgie aurait été l’Azerbaïdjan, troisième république du Caucase, mais après consultation au consulat à Batumi et des recherches suffisantes, j’en avais moins envie. Six heures de bus et 18 heures de train pour se rendre, 150$ pour un visa et un coût de la vie assez prohibitif merci – ben, justement, non merci. Faut que je fasse attention à mes dépenses, malgré tout, du moins jusqu’à ce que je rencontre enfin ma milliardaire russe tant rêvée.

Alors le « plan » (rendu là, ce mot mérite ses guillemets) a subi une autre modification. Exit l’Azerbaïdjan, et me voilà en Turquie, juste à côté de Batumi. Après six ans, je suis de retour à Trabzon, dans le même hôtel, avec la même vue sur le port. (Étrangement, plus aucun signe des fameuses natashas, ces prostituées russes qui fourmillaient dans la ville lors de ma précédente visite. C’est bien dommage.) C’est la première fois que je suis en terre musulmane en plein Ramadan, ce qui présentera ses défis. De Trabzon, traversée vers le Sud pour me rendre dans le Kurdistan irakien, puis retour en Turquie quelques jours pour tâter le pouls près de la frontière syrienne, et puis hop au Liban par bateau. Enfin, c’est le nouveau « plan ».

Fiou ! J’ai mal aux doigts. Assez pour aujourd’hui. Je tenterai de moins tarder pour la prochaine mise à jour.


François