Monday, September 2, 2013

Dernier épisode

Et voilà, finalement, la fin de ce nouveau voyage. Un peu moins de trois mois, je me trouve raisonnable. Le Liban m’a lessivé et, de toute façon, il n’y a nulle part où se rendre à partir d’ici; aussi bien rentrer.

J’ai dû passer quelques jours à Beyrouth sans pour autant avoir le loisir de visiter la ville et ses environs comme je l’aurais voulu. Une des raisons pour lesquelles je devais m’attarder ici était de me trouver un billet d’avion pour rentrer à Paris. D’accord, je suis peut-être naïf, mais je crois que personne n’aurait pu s’attendre à la difficulté de se trouver une place et au prix auquel elle partirait.

Je le disais tout juste, une fois au Liban on est un peu pris, sinon prisonnier. Les deux frontières terrestres (avec Israël et la Syrie) sont fermées; il y a un bateau par semaine vers la Turquie; sinon, ben c’est l’avion. Bof, Beyrouth, c’est cosmopolite, il va bien y avoir des vols pour un peu partout et pas trop cher, hein ? En principe, oui, c’est vrai. Mais en fait, entre la mi-août et la mi-septembre, il est pratiquement impossible de se trouver un billet pour où que ce soit – et les quelques places disponibles s’envolent à des prix inimaginables. On m’a donné plusieurs raisons pour expliquer cela : c’est d’une part la fin des vacances pour de nombreux exilés libanais venus visiter la famille et devant rentrer chez eux; c’est aussi une période prisée par les libanais aisés pour voyager; à cela s’ajoute peut-être quelque crainte que le pays se retrouve bientôt déstabilisé, et le fait que l’aéroport de Damas soit pour ainsi dire fermé. Peu importe, le résultat est le même : que ce soit pour Paris, Rome, Montréal, Istanbul, Le Caire, Athènes, Dubaï ou Tbilissi, il ne reste plus rien.

Après de nombreuses tentatives, quelques faux espoirs et plusieurs heures devant mon écran d’ordinateur, j’ai finalement trouvé une place à un prix faramineux, mais bon, ça fait quatre jours que je cherche, je ne vais pas dire non. Beyrouth-Paris aller-simple pour 900$, avec une escale de 20 heures au Caire. Génial. Le Liban ne m’avait pas tant plus, et j’avais trouvé la vie très dispendieuse, mais ça c’est vraiment la cerise sur le gâteau.

(Et le bateau, vous me dites ? Plein jusqu’au 29 août, 200$ la place, et après je dois me rendre à Istanbul ou Tbilissi pour prendre un vol vers Paris. Je n’économisais pas un centime.)

Bon, entre temps, Beyrouth. Celle qu’on appelle, ironiquement dans mon cas, le Paris du Moyen-Orient. C’est une drôle de ville, vraiment. Un centre-ville certes joli, mais pratiquement désert, mis à part les patrouilles militaires incessantes. Sinon, de grandes tours presque vides, des boutiques de luxe, des restos branchés, des clubs, des bars. La ville a du charme, mais il y manque vraiment une âme. Tout semble factice, artificiel, trop propre pour être vrai. (Faut dire que tout avait été détruit pendant la guerre civile, ça excuse bien des choses.) Même les quartiers cool comme Gemmayzeh, Hamra ou Achrafiye n’ont plus cette étincelle que s’imagine le futur visiteur quand on lui parle des nuits folles de Beyrouth. Les rues sont étrangement silencieuses. Bien sûr, si l’on a des centaines de dollars à dépenser, un complet Hugo Boss qui traine et une Bentley dans l’entrée, on peut se rendre dans les fameux « rooftop bars » ou les grands clubs de la périphérie. Mais, vraiment, ce n’est pas mon monde, et mon petit doigt me dit que je n’aurais pas eu que des mots tendres pour le décrire.

Si je ne m’y suis pas trop ennuyé, c’est d’abord grâce à Luca, que j’ai retrouvé par hasard en entrant à l’hôtel. Tous les soirs, nous sommes sortis se chercher un sandwich et quelques bières (putain, c’est tout ce qu’on peut s’offrir !), nous avons longuement discuté, autant des sujets les plus sérieux que des jolies beyrouthines qui passaient. Lui continuait à écrire ses reportages, moi, ben… je cherchais un billet d’avion. On est aussi sortis un soir, ça vaut la peine que je le raconte.

Ça commence à se savoir, j’ai un certain goût pour le crade et le miteux. Quand nous nous sommes finalement rendus sur la rue Monot, célèbre artère d’Achrafiye, je voyais bien les pubs sympas, mais sans grande personnalité, qui s’alignaient devant nous. De la musique américaine (pas mauvaise, c’est vrai), de la bière et du whisky, rien de nouveau sous le soleil. Mais il y avait une dernière enseigne au bout de la rue, annonçant un pseudo-club, le Flame; le gars à l’entrée débordait d’enthousiasme en nous voyant le lorgner, nous avons donc décidé d’y faire un tour après quelques bières.

Le Flame, c’était par-fait. Des domestiques philippines avec un verre dans le nez qui massacrent les succès nostalgiques de la mère patrie au karaoke; des libanais un peu paquetés qui n’en peuvent plus devant les déhanchements lascifs desdites demoiselles, et qui vont faire les clowns machos sur le plancher de danse; un enchaînement pas tout à fait en douceur des pires succès pop-dance-techno des dernières années; et un barman qui sert le whisky comme on l’aime – double.

J’aurais pu passer ma vie dans cette antre du mauvais goût, mais les quelques maigres heures que j’y ai passé suffisent à ancrer à tout jamais cet endroit dans ma mémoire.

Tout ça, notez le bien, c’est parce que j’aime les endroits malfamés, car sinon le nightlife beyrouthin n’est pas glauque du tout. Il y a de l’argent, à Beyrouth, beaucoup d’argent. Trop, à mon avis. Cet étalage de richesse fait qu’on ne peut s’empêcher de penser aux inégalités inégalées qui forment ce pays. Comme me l’a fait remarquer un doctorant en science po allemand, quand on voit le PIB par habitant (assez élevé) du pays et qu’on se rappelle que 30% de la population libanaise vit sous le seuil de pauvreté, on comprend vite que quelque chose ne tourne pas rond. Franchement, si j’étais né dans les taudis de Tripoli et qu’on m’emmenait faire un tour downtown Beyrouth, ce n’est pas dit que je n’aurais pas envie de me faire sauter en pleine rue. Et si une organisation me donnait accès à une éducation, des soins de santé et un support communautaire, tout en critiquant vertement les dérives capitalisto-occidentales de la société libanaise, ce n’est pas dit non plus qu’il ne prendrait pas à mes yeux la légitimité que réclame l’état. Ce qui m’amène, tout naturellement, au Hezbollah.

Je l’ai déjà dit, le Hezbollah c’est pas Al-Qaeda : on oublie les images de terroristes barbus cachés dans les montagnes. Leur organisation est impressionnante. Ça n’a pas pris cinq minutes après mon arrivée à Baalbek (leur chef-lieu) pour que quelqu’un rentre dans mon taxi et me pose toutes sortes de questions. Le tout de façon bien cordiale, cela dit – je ne me suis pas du tout senti en danger. Mais quand on entre dans le territoire du Hezbollah, ils doivent savoir qui l’on est et ce que l’on vient faire là. Un peu comme quand on passe une frontière, quoi.

On dit souvent, pour décrire le Hezbollah, qu’il s’agit d’un « état dans l’État » (« a state within a state »). C’est vrai, mais c’est aussi beaucoup plus compliqué que ça. Pour certains, la demande de légitimité du Hezbollah entre en compétition directe avec l’État, ce qui me paraît sensé. En effet, quand un groupe se présente non seulement comme le vrai pouvoir militaire étatique (c’est quand même une des fonctions régaliennes de l’État), mais aussi comme le responsable de l’accès aux soins de santé et à l’éducation, ce n’est pas rien. À moyen terme, la stratégie du Hezbollah est certainement de suffisamment miner la légitimité de l’état tout en se montrant en mesure de le remplacer – pour finalement devenir l’État libanais. Et ça risque de marcher.

J’ai cependant pu remarquer que, pour plusieurs libanais, cette opposition (voire ce duel) entre le gouvernement et le Hezbollah n’est pas si évidente. On pourrait croire, a priori, que les soldats de l’armée régulière libanaise (et donc en principe fidèles au gouvernement) se voit comme des ennemis du Hezbollah : pas du tout. De même, de nombreux libanais plutôt hostiles au discours islamiste du groupe de Nasrallah ne peuvent s’empêcher de montrer leur fierté dès qu’on leur rappelle qu’ils ont à toute fin pratique vaincu la grande machine de guerre israélienne en 2006. C’est peut-être là la plus grande preuve de l’habileté du Hezbollah : non seulement ils sont en voie d’être perçus comme le véritable état libanais, mais ils le font sans que plusieurs ne s’en rendent compte.

Leur message islamico-socialiste est aussi très populaire auprès des plus démunis, et avec raisons. Quand on voit l’étalage de richesse qui se déroule à Beyrouth, et qu’on constate la quasi-inactivité d’un gouvernement épris de laisser-faire économique, on comprend très bien comment pour plusieurs la façon dont fonctionne l’État libanais est tout bonnement insupportable. Le Hezbollah peut redonner une certaine fierté nationale à un peuple qui en a besoin en montrant sa puissance; il peut aussi redonner une fierté personnelle à des gens trop pauvres pour se nourrir ou s’éduquer. Au final, il peut peut-être fournir aux libanais ce qui leur manque le plus cruellement : une identité. Mais une identité nouvelle, qui n’est pas celle héritée d’un cosmopolitisme immémorial et d’un hédonisme tout méditerranéen. Une identité religieuse, conservatrice, et, oui, parfois violente.

Car ne l’oublions pas : si le Hezbollah n’est plus une nébuleuse terroriste immature et imprévisible, leurs méthodes sont parfois quelque peu salissantes. Leur organisation sociale et politique est impressionnante, mais leur organisation militaire l’est peut-être encore plus. Ils sont assez tolérants pour laisser quelques chrétiens vendre de la bière à Baalbek, mais certainement pas assez pour laisser Israël exister sous quelque forme que ce soit. Et si un état libanais dirigé par le Hezbollah aurait certainement de plus grandes préoccupation de redistribution et de réduction de la pauvreté, on imagine fort bien que les autres préceptes de l’Islam aussi seraient bien mis de l’avant, et pas dans leur forme la plus soft.

Pour un occidental, bien sûr, tout cela fait peur. Pour les chrétiens et les sunnites du Liban aussi. Mais pour un chiite, pas toujours. Comme on a pu le voir très clairement à la suite du printemps arabe, lorsque la population s’exprime dans le coin, elle appuie très souvent les islamistes, modérés ou non. Le même phénomène se voit au Liban : las de la corruption, du gaspillage et des inégalités, la sobriété et l’intégrité des mouvements islamistes est bien tentante. Comme les frères musulmans en Égypte et ailleurs, le Hezbollah a su former une organisation très solide au sein des communautés, ce qui en fait maintenant un pouvoir politique central. Peut-être que le rapprochement continu vers le pouvoir aura pour effet de les modérer; peut-être qu’une longue succession de victoires diverses les rendra arrogants. Je n’en sais rien. Mais il s’agit d’une question vitale pour l’avenir du Liban, et de toute la région.

***

J’ai finalement pu quitter le Liban après 900$ de billet d’avion et vingt heures d’escale au Caire. Je n’y retournerai pas de sitôt, c’est sûr – à moins, bien sûr, d’être invité par un ami libanais, là je dis pas non. Comme je n’avais plus un sou et franchement nulle part où continuer mon périple, retour à Paris puis dans le foyer familial à Gatineau.

Je ne retournerai probablement pas dans le Moyen-Orient avant un bout de temps. Non pas que je m’en sois vraiment tanné, mais j’irais où ? Je suis allé partout ! Le patrimoine historique qui s’y trouve n’a pas d’équivalent à travers le monde, les gens y sont d’une gentillesse incroyable et on y trouve des paysages fabuleux – pas tout à fait l’image d’un grand désert peuplé de barbares sanguinaires que l’on se fait trop souvent. Une région qui connaît certains défis (pour le dire gentiment), d’accord, mais qui a tant à offrir.

Quant au Caucase, ce fut tout à fait charmant. Je regrette de ne pas avoir pu visiter l’Azerbaïdjan, ce sera pour une autre fois (la traversée de la Caspienne entre l’Azerbaïdjan et le Turkménistan me tente, ne serait-ce que pour enfin avoir visité tous les –stan). Bon, d’accord, en Arménie et en Géorgie y’a pratiquement que des églises à visiter, mais elles sont jolies, et les gens y sont aussi très sympas. Pour les trouillards encore effrayés par le Moyen-Orient, le Caucase c’est pas plus dangereux que le Nouveau-Brunswick.

Et donc c’est tout pour cette année. Ne manquez pas le nouveau chapitre des aventures de François, vraisemblablement à paraître l’été prochain. J’irai où ? Ben y’a le Mexique qui me tente… on verra !


François

Sunday, August 18, 2013

Le Liban à la course

Si j’avais su à quoi ressembleraient mes dernières deux ou trois semaines de voyage, j’en aurai peut-être profité pour me reposer un peu avant de m’y lancer. Avant même de mettre les pieds au Liban, j’ai pu constater que la relative organisation de la Turquie était maintenant loin derrière moi. Ce qui devait être une agréable balade sur la Méditerranée s’est plutôt avéré être un vrai cauchemar de désorganisation, d’attente et de déception.

Je ne vous raconterai pas tout en détail, ce serait long et fastidieux, mais disons simplement qu’au lieu de partir à 22h, comme on nous le disait partout, nous sommes plutôt partis à 5h du matin, sans en connaître la raison, et sans que personne nous en avertisse. Les passagers de ces bateaux à destinations du Liban, qui sont presque tous syriens, sont un peu pris en otages par ces compagnies malhonnêtes : depuis que la Syrie a irrémédiablement sombré dans la guerre civile, plus question d’y faire passer les bus qui rejoignaient jusque-là le pays du Cèdre à peu de frais. Il faut maintenant payer 150$ et se faire traiter comme du bétail si l’on veut avoir une chance de voir sa famille ou de retourner chez soi. Oui, c’est scandaleux, mais ce n’est certainement pas la première fois que des gens peu scrupuleux profitent du malheur d’autrui afin de s’enrichir.

Heureusement, je m’étais fait deux sympathiques compagnons de voyages : Diego, qui étudie l’agriculture bio-dynamique en Italie, et qui avait toujours rêvé de voir le Liban; et Mouaz, syrien qui étudie maintenant à Chypre. Seul, j’aurais peut-être fini par étrangler l’un des criminellement inefficaces membres de l’équipage, mais à trois le fardeau était plus facile à porter.  

(Petite anecdote en passant : alors que nous attendions tous de pouvoir monter dans le bateau, deux jeunes syriens sont venus nous voir avec un air pas tout à fait sympathique. Ils sont venus m’aborder : Mouaz me traduisait ce qu’ils disaient. L’un deux me demande, de façon presque agressive, s’il ne m’avait pas déjà vu à Alep. Comme je suis allé en Syrie il y a quelques années, je réponds que oui, c’est possible. -Près de la citadelle, par hasard, me dit-il encore ? -Bah oui, pourquoi pas. -Et tu combattais avec Al-Nousra, hein ? –Ah non non non non non, là il y a erreur sur la personne ! Mouaz m’a expliqué qu’il y a maintenant de très nombreux combattants étrangers en Syrie, et que plusieurs d’entre eux viennent du Kosovo, de la Tchétchénie, bref des endroits où les visages caucasiens ne sont pas rares. Ça, plus la barbe que je laisse pousser depuis deux mois, ça pouvait sembler suspect. Si on en est rendu à me prendre pour un djihadiste, il est peut-être temps que je me rase.)

Après un voyage interminable, nous sommes finalement arrivés à Tripoli. On m’avertissait de toutes parts d’éviter la ville à tout prix, et le vacarme tourbillonnant du centre ville ne m’était pas particulièrement attrayant après une nuit blanche, j’ai donc décidé de partir tout de suite pour Byblos, un peu plus au sud sur la côte.

  Ouf, Byblos. Oui, c’est bien joli, un petit port sur la Méditerranée, des jolies ruines, un beau souk. Joli, oui, mais c’est un peu comme le Disneyland du Liban. Le souk est une succession de restos trop chers et de bars pseudo-trendys, la rue principale est en proie à des embouteillages incessants de BMW klaxonnantes et de Hummer tonitruants, et les prix ! Ciel !

Je m’arrête un instant afin de mettre au clair quelque biais dans ma perception du Liban. Vous le verrez (enfin, le lirez), celle-ci n’est pas des plus reluisantes, ce qui pourra paraître étonnant pour plusieurs. Je ne cacherai donc pas que deux facteurs difficilement modifiables pour les libanais ont influencé en partie ce jugement. De un, et c’est tout un facteur, la chaleur. Il fait chaud à vouloir se tuer ici. Chaud, humide et avec un soleil de plomb. Fallait s’y attendre, certes, mais ma patience et mon laisser-aller sont beaucoup moins lestes quand j’ai tellement de sueur dans les yeux que j’ai l’impression de les ouvrir dans l’océan. De deux, les prix. C’est tout simplement dément. Comme en Occident, quoi. Une chambre d’hôtel de base ? 50$. Un repas correct au resto ? 20$. Oh que le budget a de la difficulté à garder la tête hors de l’eau. Là encore, tous les petits désagréments qui autrement attireraient à peine mon attention sont plus difficiles à ignorer quand ma journée m’a coûté 100$. Mais je sais bien que tout cela n’a presque rien à voir avec les (très sympathiques) habitants du pays, c’est pourquoi je tiens à les mettre de l’avant tout de suite.

Je ne peux donc pas dire que je suis tombé amoureux du Liban. À Byblos, je me suis dit que tout cela n’était qu’une exception, que c’était peut-être le repaire des bourgeois vulgaires du Liban. Je me suis donc dirigé vers Bcharré tout confiant. Un village dans la magnifique vallée de Qadisha, la ville natale de Khalil Gibran, et une température plus clémente, que pourrait-il aller de travers ? Plein de choses, au final.

La vallée de Qadisha est magnifique, c’est vrai. Enfin, elle due être magnifique un jour. La gorge spectaculaire qui entaille les montagnes du Liban est aujourd’hui défigurée par les innombrables bâtiments de béton qui ne laisse aucun répit au regard du visiteur. Des atrocités, des monstruosités de béton nu sur chaque corniche, au détour de chaque courbe, sur chaque promontoire. Des bâtiments dont les seules ossatures existent depuis nombre d’années déjà, en attendant la bonne fortune de leurs propriétaires. Ça gâche tout.
Bcharré est aussi une retraite de montagne très populaire auprès des libanais, particulièrement les maronites (qui sont majoritaires dans la région depuis longtemps). En plein week-end de l’Eid (fêté par tout le monde, c’est un férié), cela signifie encore des embouteillages de BMW, de la pop libanaise à tue-tête, et, puisqu’on est dans les montagnes, des ginos et des pitounes sur des VTT vrombissants, dévalant les ruelles de la ville à toute allure parce que c’est ce que les gens cool font. YOLO et tout, hein.

Pas un coup de cœur ? C’est le moins qu’on puisse dire. Le musée Gibran était sympa, et j’aurais bien aimé faire un tour aux Cèdres, l’une des jolies stations de ski du pays, mais tout était réservé depuis longtemps, c’est le week-end de l’Eid après tout.

Ce sera peut-être étonnant pour certains, mais j’ai trouvé un certain repos à Tripoli, cette ville à éviter à tout prix. Rien de sensationnel à y voir (une forteresse croisée, un souk), une ville plutôt religieuse et conservatrice, mais, enfin ! pas de m’as-tu-vu aux tatous tribaux, pas de petites expressions anglaises glissées ni vu ni connu dans les conversations pour avoir l’air in, pas de cette prétendue occidentalité vulgaire qui prédominait à Byblos et à Bcharré. Bon, ok, la ville est à deux doigts de la guerre civile, mais sinon ça va. J’y ai passé une soirée très agréable en compagnie de Luca, journaliste freelance venu couvrir les événements dans le coin, et Abdulkarim, ingénieur de formation qui cherche à s’y établir. On a même trouvé un bar.

Comme tout est démesurément cher, je me dois de faire vite, et je n’ai donc passé qu’une nuit à Tripoli, tout comme à Bcharré d’ailleurs. Prochaine étape : Zahlé, encore une petite ville de montagne, mais cette fois à l’entrée de la vallée de la Bekaa. Le Lonely Planet parle  de nombreux cafés le long d’une rivière, où il fait bon prendre quelques verres, manger quelques mezzes, la dolce vita quoi. Seigneur. Un jour j’apprendrai de mes erreurs.

Moi qui s’imaginais de petits cafés tranquilles où les gens du coin viennent prendre un verre, peinards, en regardant le doux courant faire bruisser les roseaux…Zahlé, c’est un peu comme tous ces boardwalks le long des stations balnéaires de la côte Est américaine, arcades et barbe à papa comprises. C’est bruyant, tape-à-l’œil, bref encore une fois je fus plutôt déçu.

J’hésitais à me rendre à Baalbek, l’une des principales attractions du Liban mais aussi le fief du Hezbollah, à quelques kilomètres à peine de la frontière syrienne. Oui oui, parfois j’hésite quand on me dit qu’un endroit est très dangereux; cela dit, habituellement je finis par y aller quand même, et ce fut encore le cas à Baalbek. Je ne m’étendrai pas sur le sujet du Hezbollah, parce que je veux y consacrer une bonne partie de mon prochain (et dernier) post, le sujet étant fascinant. Disons simplement que leur organisation est impressionnante, et que malgré qu’on les associe en Occident à de terribles terroristes de la trempe d’Al-Qaeda, en vérité l’épithète même de « terroriste » semble plutôt farfelu quand on observe leur fonctionnement réel. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils me sont sympathiques, mais vraiment, oubliez l’image de barbus assoiffés de sang.

Étrangement (!), il n’y a pratiquement aucun touriste ces jours-ci à Baalbek. La petite ville est presque déserte, plusieurs hôtels fermés, et les vendeurs de bidules et de bibelots touristiques sont vraiment désespérés de vous en vendre. C’est triste à voir, tous ces gens qui voient leur gagne-pain réduit à néant sans pouvoir rien n’y faire. Pourtant, la ville m’a semblé parfaitement sécuritaire. Le Hezbollah la contrôle, vous me dites ? Ben justement, il contrôle pas à moitié, le Hezbollah, et il n’a aucun intérêt à voir la ville sombrer dans la violence ou à ce que la presse rapporte des histoires de touristes kidnappés. À bien des égards, je dirais que Baalbek est probablement la ville la plus sécuritaire du Liban par les temps qui courent.

Les ruines, c’est vrai, sont époustouflantes. Le site devait être plus que colossal à l’époque romaine. Même si je dois dire que j’y ai préféré Palmyre, en raison surtout de sa situation romantique de Reine du désert, c’est le genre de ruines dont on ne se lasse pas, et ça valait certainement le détour.

Sur Saïda, pas grand-chose à dire. Un souk ancien mais bien vivant, fort intéressant; de jolies ruines croisées, encore; le retour de la chaleur écrasante de la côte; et, pour la dernière fois dans ce voyage, pas de bière. Zut.

Ensuite, Tyr, mon vrai coup de cœur au Liban. Je cherchais en vain la petite ville méditerranéenne, les cafés au bord de l’eau, le sympathique port de pêche bordé de ruines antiques. La beauté de Byblos, le calme en plus. À Tyr, j’étais servi. Une ville absolument charmante, à tous points de vue. Les petites ruelles de la Corniche qui donnent sur le port, où les pêcheurs à peine rentrés de la mer sirotent leur thé en jouant au backgammon. La beauté des colonnes helléniques sur le fond azur de la Méditerranée. (En prime, un gros quartier chrétien, donc plein de bière.) N’eut été des prix encore une fois exorbitants, j’aurais pu y rester des semaines entières. Si tout le Liban pouvait être aussi charmant que Tyr, ce serait effectivement le paradis.


Ce sera tout pour cet avant-dernier épisode de mes aventures. Je garde Beyrouth et le Hezbollah pour la fin. En attendant, je cherche un moyen de sortir d’ici sans payer 1 500$ pour un billet d’avion. Qui sait ? Peut-être que ce ne sera pas tout à fait la fin de mes aventures… 

Tuesday, August 6, 2013

Turquie, suite et fin

Déjà ma dernière nuit en Turquie. Je pars demain soir en catamaran vers le Liban.

C’est fou ce que la Turquie est riche. En histoire, en monument, en culture, en hospitalité… et en baklavas. C’est la deuxième fois que j’y suis, et je suis à nouveau tombé en amour avec le pays, avec le paysage, avec les villes et avec les gens. Après un éprouvant passage de frontière, et une nuit à Cizre, ville sans intérêt, je suis parti pour Sanliurfa, ville réputé pour sa piété et ses lieux saints. Là encore, le Ramadan est loin d’être une blague, avec tout ce que ça implique niveau gastronomique et alcoolique. Je dis bien gastronomique et non diététique, parce qu’en plus de la difficulté à trouver de la nourriture lorsque le soleil brille, le Ramadan a pour effet de réduire considérablement l’offre culinaire des restaurants. Comme ceux-ci doivent réussir à nourrir en même temps une horde de clients affamés dès l’iftar, on raccourcit les menus. C’est pas compliqué : pratiquement tous les restos sont pleins à craquer au moins 15-20 minutes avant l’appel salvateur du muezzin; pas question alors d’offrir cinquante plats que les chefs devront se démerder pour sortir en un temps record. En gros, on mange beaucoup, beaucoup de viande grillée. Le prochain qui m’offre une brochette, je l’étrangle.

Malgré cela, Urfa est une jolie ville, pleine de sites historiques (la caverne où Abraham serait né, par exemple) et de jolies mosquées. Mais le clou du spectacle se situe à une vingtaine de kilomètres de la ville, sur une colline anonyme de la campagne anatolienne. J’avais lu sur le site de Göbekli Tepe il y a quelques années dans le National Geographic, et j’avais été fort intéressé, mais je ne pensais pas le visiter si rapidement. Il s’agit ni plus ni moins du plus vieux site religieux sur Terre – il date d’environ 9 500 avant Jésus-Christ ! Le site comme tel n’est pas si impressionnant, mais de voir ces énormes stèles aux multiples gravures, et de penser qu’il y a 12 000 ans des humains s’y rassemblaient, s’y recueillaient… ça fait vraiment quelque chose, même pour un vieux cynique comme moi.

Après Urfa, Gaziantep. L’atmosphère plus détendue et la présence de bière en fut font contraste après la rigueur d’Urfa. Une jolie ville, un joli bazar, et - surtout ! - les meilleurs baklavas du monde. Vous ne savez pas ce qu’est un baklava si vous n’avez pas mangé ceux d’Imam Cagdas, c’est tout. C’est mielleux, c’est beurré, c’est moelleux, c’est craquant, c’est divin, c’est tout. J’y pense, je bave – si Pavlov avait donné ça à son chien, même pas besoin de cloche.

Finalement, Mersin, ma dernière étape en Turquie. Pas grand-chose à y voir, mais c’est d’ici que part le bateau qui doit m’amener à Tripoli. Une grande ville portuaire assez relaxe, où j’ai enfin pu trouver autre chose à manger que de la viande grillée (du poisson ! des calamars !), et où il y a même des bars. Je ne me souvenais même plus que ça existe.

Ça ne paraît peut-être pas à la lecture de mon blogue, mais malgré mes efforts j’ai continué à voyager très vite, et ça fatigue. Ajoutez à cela les nécessaires défis et désagréments du voyage, on finit rapidement par être épuisé, et inévitablement certaines choses commencent à me manquer. En voici une petite liste :

1-Les déjeuners (non, une brochette, c’est pas un déjeuner).

2-Avoir un éventail de possibilité pour souper qui ne se réduit pas à deux choix. Ça fait pas un gros éventail.

3-Passer plus que deux nuits dans le même lit.

4-Enfin trouver une chambre dans laquelle il fait assez sombre la nuit pour que je ne considère pas m’enfermer dans les toilettes pour dormir.

5-Le rosé. Je tuerais pour un bon rosé.

6-Un hôtel où les femmes de chambres et/ou l’administration entrevoient la possibilité que le client dorme encore à 10h30.

7- Des pâtes. Je regarde The Sopranos en rafale et c’est fou le nombre de scènes où tout le monde mange des pâtes.

Je sais, je me plains tout le temps, mais j’aime tout de même mieux être en voyage qu’être à la maison. De toute façon, le retour ne saurait tarder. Le Liban ce n’est pas très grand, et si on exclut de mon itinéraire les zones problématiques, c’est vraiment minuscule. Ah oui, ça et j’ai plus un sou. Me contacter en privé pour faire un don.

Alors voilà. Des nouvelles du Liban très bientôt, promis; et aussi quelques photos, dès que je trouve le temps.


François

Friday, July 26, 2013

Turquie, Irak et Ramadan

J’avais oublié la splendeur des collines anatoliennes, qui vallonnent à l’infini en diverses teintes selon la saison. Ce retour en Turquie après six ans d’absence me rappelle la beauté de ses paysages, tout particulièrement dans l’Est si peu visité. Loin des stations balnéaires bondées et des ruines helléniques si photogéniques, l’Anatolie orientale montre le côté plus rude, plus austère de la péninsule. Je ne saurais dire pourquoi, mais chacun de mes passages ici m’imprègne d’une certaine mélancolie qui me semble directement imputable au relief, aux couleurs, à la lumière ambiante. Cette même mélancolie que je trouve aussi dans les romans d’Orhan Pamuk, souvent mis en scène sur les routes mêmes que je parcours.

J’avais déjà visité Trabzon et ses charmes presque luxuriants de grand port aux rives de la mer Noire. Je me suis dirigé plein Sud, d’abord vers Erzurum, où je n’étais que brièvement passé. Quand je mentionnais la rudesse et l’austérité de la région, Erzurum en est l’exemple parfait. Une grande ville qui quitte graduellement la plaine pour s’accrocher aux montagnes, Erzurum est pieuse, sage et silencieuse. Malgré une forte population étudiante, nulle trace ici de la dolce vita qu’on se coule sur la rive méditerranéenne du pays. En ces temps de Ramadan, c’est encore plus frappant : on n’y trouve pas d’alcool, presque tous les restaurants sont fermés jusqu’à l’iftar (la rupture du jeûne, au coucher du soleil), et même après la célébration est plutôt tranquille. Je m’y suis arrêté par curiosité et par envie de voyager lentement, car rien ici ne mérite vraiment le détour en tant que véritable « attraction touristique ». Ce fut aussi un premier face à face avec les réalités du Ramadan : moi qui abhorre généralement les fast-foods, j’ai fréquenté assidûment le Burger King, allant même, par nécessité bien sûr, jusqu’à déjeuner avec un Whopper. Ils ont ça de bien, les fast-foods américains : que ce soit pendant le sabbat à Jérusalem ou le Ramadan à Erzurum, ils nous semblent parfois tombés du ciel.

Après Erzurum, Diyarbakir, capitale kurde de la Turquie, surtout connue pour ses longs remparts de basalte qui, avec leur 6km, seraient deuxièmes en longueur seulement après la Grande muraille de Chine. La ville a développé au fil du temps une réputation de violence qui s’est maintenant quelque peu estompée, surtout grâce à l’accalmie dans les hostilités entre les nationalistes kurdes (le PKK en fer de lance) et le gouvernement turc. Les touristes n’y sont toujours pas légion, mais on est loin de la zone de conflit.
Malgré la chaleur accablante, j’ai arpenté les rues de la vieille ville, suivi les murs qui l’entoure, visité quelques mosquées, bref les quelques jours que j’ai passé à Diyarbakir furent agréables sans être mémorables. À chaque 10 ou 15 minutes, un inconnu me demandait de le prendre en photo pour le simple plaisir de la chose, ce qui m’a donné quelques jolis portraits, surtout d’enfants. Les rigueurs du Ramadan furent moins difficiles à supporter étant donné la présence salvatrice d’un restaurant ouvert 24h à quelques pas de mon hôtel. Bref, la vie n’est pas trop dure.

Ensuite, Mardin, que l’on décrivait comme un magnifique village historique, et qui semble effectivement très prisé des touristes turcs. Là encore, joli mais sans plus; certes la ville a beaucoup d’histoire, d’innombrables cultures s’y sont croisées, mai je n’ai pu y voir de souvenir de ce riche passé qui ne soit vraiment immanquable.

Ce fut ma dernière étape dans cette première portion de ce nouveau passage en Turquie. Quelle était la suite ? L’Irak, bien sûr. Retenez vos cris de panique un instant : pas tout l’Irak, seulement la province du Kurdistan, au Nord. Les Kurdes, peuple dispersé entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie, et qui se battent depuis des années pour avoir leur propre pays, ont trouvé ici une autonomie et une liberté qui leur avait été jusque là refusées. Suite à l’invasion américaine de 2003, ils ont instauré un gouvernement provincial assez fort pour tenir à l’écart des violences qui embrasent le reste du pays et, pétrole aidant, ils ont su développer l’industrie et les infrastructures tout en maintenant sécurité et stabilité. Même les sites gouvernementaux de conseils aux voyageurs reconnaissent que la situation au Kurdistan est nettement moins préoccupante que dans le reste du pays. Comprenons-nous bien, j’avais l’intention de le visiter, moi, le reste du pays, mais c’est pratiquement impossible. Alors qu’on peut facilement (et gratuitement) obtenir un visa pour le Kurdistan aux frontières terrestres, l’accès au Sud de l’Irak est limité aux journalistes, hommes d’affaires et travailleurs humanitaires. Allez savoir pourquoi. Je me serais bien vu, moi, à Bagdad, sur les rives du Tigre…

Le Kurdistan, donc. Il n’y a pas grand-chose à y voir ou à y faire, c’est vrai, et il y fait effroyablement chaud, c’est aussi vrai, mais bon, j’avais envie d’y faire un tour. De Dohuk, première ville où je me suis arrêté, j’ai pu visiter Lalish, ville sainte du Yézidisme (allez, dites-moi que vous saviez que c’était une religion). Ce n’est pas le Vatican, d’accord, mais on y découvre une religion assez intéressante, avec ses drôles de rituels (remplir des pots d’huile d’olive, lancer un foulard sur une roche, faire des nœuds dans du tissus et en défaire d’autres pour réaliser ses vœux, marcher nu-pieds dans tout le village, etc.), des habitants forts sympathiques et, enfin ! une petite pause du Ramadan. Juste le fait de pouvoir se désaltérer en pleine rue valait le détour. Ce qui est marrant, avec le Yézidisme, c’est qu’en fonction de leur récit fondateur et de celui de l’Islam, le Yézidisme est pour les musulmans littéralement du satanisme (faites une petite rechercher là-dessus) : on imagine les relations de voisinage. Ah oui, sachez aussi qu’il y aura un article sur ma visite dans le journal local (un doctorant en philo de la Sorbonne à Lalish, on tue la une !).

À part ça, visite d’un joli monastère dans les montagnes (oui oui, monastère, y’avait même un mausolée hébreu dans le village), rapide coup d’œil à la forteresse d’Erbil (il y fait encore plus chaud qu’ailleurs, insoutenable), et maintenant me voici à Suleymania, d’où je retournerai en Turquie. À moins que je ne me laisse tenter par toutes ces pancartes routières qui annoncent Bagdad…

Un petit mot maintenant sur le Ramadan, dont je n’ai que brièvement parlé. Outre le jeûne du lever au coucher du soleil, il s’agit d’un mois que la plupart des musulmans considèrent comme sacré, et qui amène donc avec lui un surplus de piété. Dans des sociétés assez conservatrices comme l’est de la Turquie et l’Irak, il ne s’agit pas simplement d’un mois de discipline personnelle en fonction d’une foi qui l’est tout autant, mais aussi d’un mois  d’effort pour que cette foi se manifeste ouvertement dans l’espace public. Je vous donne deux exemples.

Premièrement, les restaurants : que certains d’entre eux soient fermés durant le jour faute de clients, c’est tout à fait compréhensible. Mais qu’il soit pratiquement impossible de trouver à manger dans une ville entière pendant un mois, cela me semble démesuré. Il y a les non-musulmans, qui ne sont peut-être pas nombreux mais qui existent quand même; il y a ceux qui sont exemptés du jeûne, comme les enfants, les femmes enceintes, les malades et (en principe) les voyageurs; et il y a aussi, et surtout, ceux qui sont nés musulmans de parents musulmans dans une société musulmane, mais qui décident pour diverses raisons de ne pas suivre le jeûne.

Ceux-là n’existent pas, ou peu. On les cache littéralement. En Irak, les quelques restaurants où il est possible de manger un minimum (le menu est assez restreint), boire un peu d’eau dans cette chaleur suffocante et fumer une cigarette sont cachés de la rue par de grands draps, pour ne pas tenter les fidèles (ou pour soustraire ces impurs infidèles à la vue du grand nombre, c’est selon). Même si les voyageurs ne sont pas astreints au jeune, les déjeuners dans les hôtels sont presque inexistants. Il ne s’agit pas d’un mois de jeûne pour les individus musulmans, mais d’un mois de jeûne pour une société musulmane.

Même chose pour l’alcool, sujet qui, vous le savez, me tient particulièrement à cœur. En Turquie, pays relativement libéral pour la région, tous les magasins vendant de l’alcool doivent cacher les bouteilles et canettes à la vue des passants : les vitres des frigos sont placardées de papier journal ou les bouteilles glissées derrières les boissons gazeuses. Impossible ou presque de trouver de l’alcool dans les restaurants (car cela signifierait permettre de boire en public). En Irak, c’est pire : alors que la population chrétienne a normalement le droit de faire le commerce de l’alcool, pendant le Ramadan cela est tout bonnement interdit. Peut-être faudrait-il rappeler à certains que si le Ramadan est un mois sacré pour les musulmans, il n’existe même pas pour les chrétiens, qui ne suivent plus le calendrier lunaire.  Et, encore une fois, ne parlons pas de ceux qui sont nés musulmans mais qui ne pratiquent pas.

Pour le vilain occidental libéral et individualiste que je suis, tout cela est plutôt frustrant. D’abord très égoïstement, car je ne peux ni boire ni manger. Mais plus encore, cela me semble d’une injustice profonde : on oblige les gens à suivre les diktats d’une religion que plusieurs d’entre eux ne pratiquent pas. J’ai eu à ce sujet une discussion quelque peu frustrante avec un étudiant en science politique (qui, ironiquement, travaillait sur le droit des minorités). Il m’a expliqué s’être fâché contre des étudiants qui fumaient à l’entrée de son université, en leur disant qu’ils étaient irrespectueux. Ne cherchant pas à créer d’embrouilles, je l’ai simplement interrogé à ce sujet : pour lui, et j’imagine comme pour plusieurs, le simple fait de ne pas respecter le jeûne ou toute autre obligation musulmane en public est une insulte envers les pratiquants. Oubliez les histoires d’accommodement raisonnable, on est à un autre niveau.

Même en Turquie, société techniquement laïque, les pratiques de l’Islam devraient être observées par tous, sauf dans l’espace privé. C’est exactement le contraire des théories libérales qui fondent la majorité des sociétés occidentales, où la religion devrait (j’ai dit devrait) être restreinte à l’espace privé et hors de l’espace public. Je veux bien accepter la différence, écouter l’autre, et tout le tralala, mais là-dessus, je donne mon vote au bon vieux libéralisme. Je n’ai absolument aucun problème à ce que les musulmans pratiquants jeûnent durant le Ramadan, ni à ce qu’ils s’abstiennent de consommer de l’alcool; j’accepte sans sourciller les conséquences inévitables que cela peut avoir, comme la fermeture de certains restaurants et la disponibilité restreinte de mes libations favorites; mais j’ai beaucoup de difficulté avec le fait qu’on me toise dédaigneusement du regard parce que j’ai osé prendre une gorgée d’eau en plein jour ou parce que j’ai envie de boire une bière bien fraîche.

Tout cela est à mon avis révélateur d’une chose. La principale opposition entre certains courants musulmans et les sociétés occidentales n’est certainement pas réductible à une opposition christianisme/Islam comme au temps des Croisades. Il s’agit plutôt d’une opposition entre une vision de la société qui met au centre de celle-ci la religion, et ainsi une définition substantielle du Bien et les comportements qui en découlent, et une autre vision qui aspire à faire exactement le contraire. Mes collègues de science po et de philosophie politique n’y verront rien de nouveau, et je ne prétends nullement être à l’origine de ce diagnostic, mais il m’a frappé dans les derniers jours comme jamais auparavant.

Je me rassure en me disant que dans quelques jours, tout cela sera terminé. Je rêve à ma première bière en Turquie, puis au Liban, où j’ai bon espoir de pouvoir me sustenter quand bon me semble. Je m’arrange comme je peux pour boire de l’eau avant de mourir de déshydratation et subtilement engloutir une Snickers au premier signe d’hypoglycémie. Bref, je m’arrange.

 N’empêche, j’ai faim, je veux une bière, et j’en ai marre du Ramadan.


François   

Sunday, July 14, 2013

Un peu de compagnie

Bon. Ça fait un petit bout de temps que je n’ai pas donné de nouvelles. « Est-il mort ? Agonisant du choléra ? Kidnappé par Al-Qaïda ? » Ben non. C’est juste que j’ai voyagé vite, très vite même, et ça ne me laissait pas beaucoup de temps pour mettre tout ça sur papier. C’est long, écrire, même si j’ai l’air de tout déballer pêle-mêle comme on vide un tiroir.

Alors, reprenons où nous nous sommes laissés : l’arrivée de Kevin. Le pauvre, on ne l’a pas ménagé. Moins de douze heures après son arrivée, on était nus à se faire frotter par un gros géorgien dans un bain public, c’est pour dire. C’est ce qu’on appelle briser la glace.

Après deux jours à visiter Tbilissi (incluant une petite visite au parc d’attractions, où j’ai enfin pu exaucer un vieux rêve d’enfance – monter dans une auto-tamponneuse), on prend le train de nuit jusqu’à Zugdidi, pour ensuite nous rendre dans les montagnes à Mestia. Je le trouvais bien tranquille, ce train, en comparaison avec mes précédentes expériences ferroviaires en ex-Union soviétique : à 23h on aurait dit que tout le monde faisait dodo. Finalement, alors que je me suis décidé à aller nous acheter une bière lors d’un des multiples arrêts du train, j’ai rencontré deux joyeux lurons, Levan et Giorgi, qui ma foi n’avaient pas l’air d’avoir suivi les conseils d’Éduc-alcool. Cela semblait dans l’ordre des choses, on est en plein territoire de la vodka après tout. Il n’en fallut pas beaucoup pour qu’ils nous invitent dans leur compartiment, où, sous l’œil bienveillant de la femme et de la mère de Levan (et à côté de son petit garçon qui, miraculeusement, continuait à dormir), nous nous sommes fait offert une bonne dose de chacha, vodka artisanale qui titrait ce jour-là aux environs de 70%. Ça réveille.

Bien qu’étant connu pour pouvoir consommer ma juste part de boissons alcoolisées, je n’avais aucunement envie de passer la nuit à me saouler pour ensuite me taper un minibus de six heures du matin à midi dans de sinueuses routes de montagne – et Kevin non plus d’ailleurs. Afin de réussir à sortir du compartiment avant d’avoir englouti la bouteille de chacha au complet, je propose une pause cigarette, question de créer diversion. Ciel, toute une diversion. Nous voilà à l’arrière du wagon, zone cloîtrée dont les murs sont en métal hormis une fenêtre qui ne s’ouvre pas de chaque côté. Levan semble bien en forme. Il nous raconte qu’il a été soldat en Afghanistan (bien que n’étant pas membre de l’OTAN, la Géorgie y a déployé des troupes); qu’un jour, alors qu’il conduisait un Humvee, le soldat qui manipulait la tourelle s’est fait décapité par un fil tendu à travers la route. Bref, il commence à avoir le vin triste. Mais soudain, regain de bonne humeur ! Il est fort, Levan, et il tient à nous le montrer. Il nous montre ses muscles, ses bras; il se bagarre gentiment avec Kevin, à qui il aurait pu arracher la tête sans trop de problème. Il ne cesse de me pincer les pectoraux pour me montrer que les siens sont plus fermes (mais je m’en fous !). Aller, tâtez ce muscle ! Et, pour nous prouver encore une fois sa force, il frappe avec vigueur sur le mur derrière moi. Mur qui s’est avéré être… une fenêtre.

Il était fort Levan, ça oui : sa main a complètement traversé la fenêtre avant qu’il ne la retire brusquement. Pas trop de réaction (il est complètement saoul), jusqu’à ce qu’on remarque que ça saigne. Au début, juste un peu. Mais rapidement, beaucoup. Il a des morceaux de vitre dans la main, et il s’est ouvert le poignet en la retirant. Ça saigne quelque peu, une main et un poignet lacérés, pour ceux qui l’ignorait. Kevin s’est précipité voir le responsable du wagon (qui, selon ce qu’il m’a dit, fut éberlué d’apprendre que quelqu’un s’était ouvert le poignet dans le train – probablement pas très fréquent comme incident); pendant ce temps, avec ce que j’avais en poche, Giorgi et moi essayons de faire un garrot à Levan, qui, ne paniquant pas le moins du monde, me réclame une cigarette. Le responsable du wagon arrive avec de la gaze, qui se retrouve complètement imbibée de sang en une seconde à peine. Il y a une flaque d’au moins 60cm par 30cm par terre, et le flot est continu. Les dispositions sont prises pour qu’une ambulance attende le train à la prochaine gare, et, à l’aide d’un militaire géorgien dans le wagon, un garrot plus solide et plus serré est fait à Levan, qui se vide littéralement de son sang. Reste plus qu’à attendre.

Heureusement le train arrive bientôt en gare, l’ambulance est là, Levan et sa femme parte pour l’hôpital et le train, après quelques formalités bureaucratiques, se met en branle. Nous étions sortis fumer une clope pour éviter de passer la nuit à enfiler les verres de chacha : mission accomplie, tout le monde avait la mine basse et nous sommes partis nous coucher. Pauvre Kevin, c’est sa troisième nuit en Géorgie. (Je dois d’ailleurs le féliciter pour son calme et son sang-froid. Je lui ai confessé quelques jours plus tard que, eut-il fallu qu’il s’évanouisse à la vue de tant de sang, je l’aurai probablement renié sur le champ.)

Le reste de son séjour fut plus tranquille, rassurez-vous. Nous nous sommes bien rendus à Mestia, que l’on m’avait décrit comme un magnifique hameau dans les montagnes, mais qui finalement ressemble plutôt à un horrible village touristique en carton-pâte à moitié terminé et complètement vide. Inintéressant, voire désolant; en plus, les nuages nous cachaient les montagnes. Le lendemain donc, cap sur Ushguli, un minuscule village encore plus retiré dans le haut Caucase, avec des dizaines des célèbres tours de Svaneti, où les habitants se retiraient en cas de raid ou d’avalanche. Là, enfin, c’est sublime. La vue reste quelque peu ennuagée, mais le village est pittoresque, et on se sent vraiment dans les montagnes. Malgré la bruine, Kevin et moi partons en randonnée afin de se rendre au glacier le plus proche. Ce fut une marche magnifique mais quelques peu humide, la vallée nous menant au glacier ayant été inondée par la pluie des derniers jours. (J’ai bien sûr fini les deux pieds dans un ruisseau, ce qui est quand même mieux que les égouts habituels – voire les comptes-rendus de mes aventures précédentes en Côte d’Ivoire et en Ouzbékistan.) Le glacier était magistral, tout comme le reste de la vallée, et tout ça valait bien une paire de bottes détrempées.

Après Ushguli, retour à Zugdidi pour une nuit – rien à y signaler. Ensuite, l’Abkhazie. L’Abkhazie est l’un de ces nombreux « pays qui n’existent pas » dont regorge le Caucase : jointe à la Géorgie après l’éclatement de l’URSS, elle fut le théâtre d’une sale guerre ethnico-civile jusqu’en 1994, année après laquelle sa semi-autonomie fut reconnue, sinon officiellement, du moins de facto. On raconte encore à son sujet des histoires de criminalité rampante, d’autorités corrompues et de champ de ruines; les sites gouvernementaux avertissent bien des dangers qu’elle recèle, et la qualifie encore de « zone de conflit ». Nous ne nous attendions pas à Mogadiscio, mais bon, nous étions sur nos gardes. Avoir su.

Bon, d’accord : l’arrivée fut un peu difficile. Les officiers du FSB qui s’occupent de la frontière avec la Géorgie, de gros machos dont le trop-plein de testostérone semble noyer le cerveau, s’essayèrent à un peu d’intimidation, principalement envers Kevin, qui ne parle pas un mot de russe. (Oui, le FSB, le successeur du KGB : Moscou est le plus grand supporter de l’Abkhazie, et lui fournit une bonne partie de son budget.) Une fois passés, à part un officier bedonnant qui s’exerçait au tir sur une bouteille en plastique, pas de danger à l’horizon. Bien sûr, c’est désorganisé, et nous rendre à Sukhum, la capitale, fut long et désagréable, mais c’est tout.

Le seul vrai problème que nous avons rencontré en Abkhazie est plutôt d’ordre monétaire. En effet, la monnaie utilisée est le rouble, et non le lari géorgien : nous le savions, et avions quelques roubles avec nous, pas beaucoup mais assez pour nous rendre. Cependant nous sommes arrivés un samedi. Et le samedi, les banques sont fermées. Et il n’y a que les banques qui peuvent changer de l’argent. Et personne ne veut changer des laris. Et aucun guichet abkhaze n’accepte de cartes étrangères. Oups.

Après une soirée à presque jeûner (j’exagère), nous avons pu changer auprès de l’hôtel des dollars le lendemain, puis des euros le surlendemain, mais à des taux pas très compétitifs. Qu’importe les quelques dollars perdus, si c’est la seule solution : d’accord, mais ça fait chier. Au moins, nous pouvions manger et quitter l’Abkhazie un jour.

Nous avons profité de notre dimanche pour aller à la plage et nous balader un peu. Une première constatation, assez évidente : on est loin d’une « zone de conflit ». L’endroit est littéralement bondé de familles russes venues à la plage : ça ressemble plus à Old Orchard qu’à Mogadiscio. Certes, il n’y a pas grand-chose à faire, les plages ne sont pas magnifiques, c’est cher, personne ne parle anglais et il fait chaud à en crever, mais bon, ça va. Il y a quelques ruines de bâtiments soviétiques à explorer, pleines de traces d’impact de projectiles multiples, de vieilles seringues et de bouteilles brisées, c’est charmant.

Charmant, mais toute bonne chose a une fin, et après deux nuits (et une obtention de visa kafkaïenne – ah, cette chère bureaucratie soviétique), retour en Géorgie, direction Batumi. Le Macao du Caucase, en quelques sortes : profitant du fait que les voisins, pour des raisons religieuses, interdisent le jeu, la Géorgie a décidé de libéraliser cette industrie à Batumi. Les casinos et les obscures salles de vidéopoker sont légions, les putes et les « pawn-shops » aussi, bref le genre d’endroit qui me plaît. C’était la fin du périple pour Kevin, qui s’en retournait chez les siens via Paris, et le moment d’une petite pause pour moi.

Petite pause bien mérité, car jusque là j’avais voyagé à une vitesse folle et étais exténué, mais petite pause nécessaire aussi pour décider de la suite de l’aventure. Le plan initial (Caucase puis Tchétchénie et Daguestan) est définitivement mis de côté, faute de moyen. La suite logique après l’Arménie et la Géorgie aurait été l’Azerbaïdjan, troisième république du Caucase, mais après consultation au consulat à Batumi et des recherches suffisantes, j’en avais moins envie. Six heures de bus et 18 heures de train pour se rendre, 150$ pour un visa et un coût de la vie assez prohibitif merci – ben, justement, non merci. Faut que je fasse attention à mes dépenses, malgré tout, du moins jusqu’à ce que je rencontre enfin ma milliardaire russe tant rêvée.

Alors le « plan » (rendu là, ce mot mérite ses guillemets) a subi une autre modification. Exit l’Azerbaïdjan, et me voilà en Turquie, juste à côté de Batumi. Après six ans, je suis de retour à Trabzon, dans le même hôtel, avec la même vue sur le port. (Étrangement, plus aucun signe des fameuses natashas, ces prostituées russes qui fourmillaient dans la ville lors de ma précédente visite. C’est bien dommage.) C’est la première fois que je suis en terre musulmane en plein Ramadan, ce qui présentera ses défis. De Trabzon, traversée vers le Sud pour me rendre dans le Kurdistan irakien, puis retour en Turquie quelques jours pour tâter le pouls près de la frontière syrienne, et puis hop au Liban par bateau. Enfin, c’est le nouveau « plan ».

Fiou ! J’ai mal aux doigts. Assez pour aujourd’hui. Je tenterai de moins tarder pour la prochaine mise à jour.


François

Friday, June 28, 2013

Dans les montagnes


 En arrivant en Géorgie, j’ai réalisé que j’avais une dizaine de jours à tuer avant que mon ami Kevin ne me rejoigne à Tbilissi. Parfait, j’en profiterai donc pour visiter les régions du pays que je ne visiterai pas avec lui. La première à attirer mon attention fut Kakheti, peut-être en partie parce qu’il s’agit ici de la région vinicole. Mes quelques dégustations de vin arménien ne furent pas particulièrement concluante (surtout que j’arrive de France), mais bon, laissons la chance au coureur. Je me suis donc diriger vers Telavi, la plus grande ville du coin, où je prévoyais rester quelques jours.

Quelle déception ! De un, la guesthouse où je restais devais avoir une piscine. C’est vrai qu’il n’était nulle part mentionné qu’elle était pleine, mais bon, je croyais que c’était entendu, du moins jusqu’à ce que j’arrive face à une fosse de béton complètement vide. De deux, la vieille ville de Telavi, dont on m’avait dit beaucoup de bien, n’est en fait qu’un gigantesque Disneyland de la Géorgie d’antan. Tout a été refait pour que les hordes de touristes (grrrrr) s’y sentent bien, dans un bel environnement aseptisé comme on les aime. Très peu pour moi. Et de trois, il régnait dans cette ville une atmosphère de m’as-tu-vu : à part des touristes en pâmoison, j’y ai surtout vu des jeunes bien fringués et ne lésinant pas sur de grossières chaînes en or faire vrombir le moteur de leur BMW en écoutant de l’épouvantable techno russe. Il m’a suffit d’en voir un volontairement effrayer un pauvre petit chien errant pour que la rage qui bouillait en moi me devienne insupportable et me force à quitter les lieux au plus vite. Je sais, je suis un grand tendre.

Faux départ en Géorgie, donc. Je me suis ensuite dirigé vers un petit village dont, encore une fois, on me disait beaucoup de bien (le Lonely Planet allant même jusqu’à le qualifier de plus beau village de la région). Arrivé à Sighnaghi, la même impression d’artifice qu’à Telavi m’a accueillie. Il faut dire que le gouvernement géorgien a décidé d’en faire un « village touristique », et ce à grand coups d’hôtels et de casinos. J’y ai néanmoins trouvé une guesthouse sympa où je me suis posé pour deux jours. Ah oui, et le vin géorgien n’est pas meilleur que le vin arménien (pire mal de tête de ma vie).

Il fallait bien me rendre à l’évidence : le Kakheti n’est pas pour moi. Peut-être que la sévérité des hauts monts du Caucase me serait plus agréable que l’hédonisme clinquant des plaines vinicoles ? Alors départ pour Kazbegi, au pied du mont Kazbek (5047 m). Dès le lendemain, pour me mettre en forme, petite randonnée de 7 heures, avec ascension totale de 1 400 mètres, pour aller voir une église (ben oui, encore) et un glacier. Ça compense pour mes nombreux kachapuri (une quelque peu calorique tarte/pâtisserie au fromage garnie d’un œuf et parfois de beurre fondu).

À Kazbegi j’ai rencontré Fredrik et Thorsten, deux frères allemands avec lesquels j’ai rapidement sympathisé. Ils avaient l’intention d’aller passer une nuit à Juta, un minuscule village (enfin, faut le dire vite, c’est environ 10 maisons) dans les montagnes, et m’ont gentiment proposé de les accompagner. Nous nous sommes donc rendus là-bas, dans une jolie vallée au cœur du Caucase, et j’en ai profité pour louer un cheval. Je ne suis pas tout à fait un cowboy, mais je n’en suis pas à ma première randonnée équestre; il m’a toutefois semblé plus sécuritaire de partir avec un guide, au cas où. Je dois dire que j’ai été un peu déçu quand j’ai vu le guide arriver… à pied. Doutant de mes capacités à diriger la jument docile qui m’avait été attribuée, celui-ci, malgré mes demandes répétées, a insisté pour guider lui-même ma monture à l’aide d’une corde. Au lieu d’une folle chevauchée dans les montagnes, ce fut plutôt l’équivalent d’un tour de poney à la foire du village. Mais bon, passons.

La nuit suivante fut passée à Gori, ville natale d’un certain Iosif Dougashvili. Illustre inconnu, me direz-vous ? Ben non, bande d’incultes, c’est Staline. Cela explique d’ailleurs l’unique raison de ma visite : le musée Staline, où l’on trouve une panoplie de souvenirs se rapportant à ce célèbre géorgien, et même son wagon privé, avec lequel il se rendit entre autres à la conférence de Yalta. J’ai d’ailleurs pu y constater que, comme je m’en étais douté lors de mon voyage en train entre Moscou et Astana, les installations sanitaires des trains russes n’ont pratiquement pas évolué depuis 1945.

Ce fut tout pour Gori. Ah oui, une petite chose encore : il semble que le Lonely Planet se fasse une joie de se moquer de moi en me promettant des piscines dans des guesthouses un peu partout. Cette fois, il y avait bien une pataugeoire pour enfant, mais je me suis abstenu.

Avec plus que quelques jours avant d’aller attendre Kevin à Tbilissi, je me suis dirigé vers le sud, plus précisément à Akhaltsikhe, histoire de m’y reposer un peu et de visiter la cité troglodytique de Vardzia, dont je reviens à l’instant. Joli mais, encore une fois, quand on a fait la Cappadoce et Lalibela, il est difficile d’être impressionné par quelque bâtiment troglodytique que ce soit. Il y avait cependant de belles fresques dans l’église, que le regard sévère du prêtre m’empêcha de photographier. Il faut dire que les Géorgiens sont très pieux, et toutes les églises médiévales à visiter sont encore des lieux de culte actifs. Cela explique l’interdiction de photographier, même s’il n’y semble pas interdit d’y parler très fort au cellulaire.

C’est un peu tranquille, tout ça, non ? Ben oui, mais je vous l’avais dit, le Caucase c’est pépère. Je veux bien vous donner un peu de piquant, quand même. Et aller ! Un petit palmarès !

Top 3 des voyages en marshrutka (minibus) les plus désagréables :

3-La fois où le chauffeur, visiblement pressé, roulait à 160 km/h, parlait au téléphone, mangeait des graines de tournesol, a fait deux sorties de route et a presque heurté une vache d’au moins 500 kilos.

2- La fois où nous étions tellement entassés que j’ai passé une heure le visage directement dans les fesses d’un militaire qui, selon toute vraisemblance, n’avait pas pris sa douche depuis quelques jours.

1- La fois où j’étais assis à côté d’une bonbonne de propane qui fuyait et de son propriétaire qui le niait.

Bon, c’est tout ! Demain, Tbilissi, achat de billets de train et visite à l’ambassade… d’Irak. Je vous en dis plus très bientôt.

François