J’avais oublié la splendeur des collines anatoliennes, qui
vallonnent à l’infini en diverses teintes selon la saison. Ce retour en Turquie
après six ans d’absence me rappelle la beauté de ses paysages, tout
particulièrement dans l’Est si peu visité. Loin des stations balnéaires bondées
et des ruines helléniques si photogéniques, l’Anatolie orientale montre le côté
plus rude, plus austère de la péninsule. Je ne saurais dire pourquoi, mais
chacun de mes passages ici m’imprègne d’une certaine mélancolie qui me semble
directement imputable au relief, aux couleurs, à la lumière ambiante. Cette
même mélancolie que je trouve aussi dans les romans d’Orhan Pamuk, souvent mis
en scène sur les routes mêmes que je parcours.
J’avais déjà visité Trabzon et ses charmes presque
luxuriants de grand port aux rives de la mer Noire. Je me suis dirigé plein
Sud, d’abord vers Erzurum, où je n’étais que brièvement passé. Quand je
mentionnais la rudesse et l’austérité de la région, Erzurum en est l’exemple
parfait. Une grande ville qui quitte graduellement la plaine pour s’accrocher
aux montagnes, Erzurum est pieuse, sage et silencieuse. Malgré une forte
population étudiante, nulle trace ici de la dolce vita qu’on se coule sur la
rive méditerranéenne du pays. En ces temps de Ramadan, c’est encore plus
frappant : on n’y trouve pas d’alcool, presque tous les restaurants sont
fermés jusqu’à l’iftar (la rupture du jeûne, au coucher du soleil), et même
après la célébration est plutôt tranquille. Je m’y suis arrêté par curiosité et
par envie de voyager lentement, car rien ici ne mérite vraiment le détour en
tant que véritable « attraction touristique ». Ce fut aussi un
premier face à face avec les réalités du Ramadan : moi qui abhorre
généralement les fast-foods, j’ai fréquenté assidûment le Burger King, allant
même, par nécessité bien sûr, jusqu’à déjeuner avec un Whopper. Ils ont ça de
bien, les fast-foods américains : que ce soit pendant le sabbat à
Jérusalem ou le Ramadan à Erzurum, ils nous semblent parfois tombés du ciel.
Après Erzurum, Diyarbakir, capitale kurde de la Turquie,
surtout connue pour ses longs remparts de basalte qui, avec leur 6km, seraient
deuxièmes en longueur seulement après la Grande muraille de Chine. La ville a
développé au fil du temps une réputation de violence qui s’est maintenant
quelque peu estompée, surtout grâce à l’accalmie dans les hostilités entre les
nationalistes kurdes (le PKK en fer de lance) et le gouvernement turc. Les
touristes n’y sont toujours pas légion, mais on est loin de la zone de conflit.
Malgré la chaleur accablante, j’ai arpenté les rues de la
vieille ville, suivi les murs qui l’entoure, visité quelques mosquées, bref les
quelques jours que j’ai passé à Diyarbakir furent agréables sans être
mémorables. À chaque 10 ou 15 minutes, un inconnu me demandait de le prendre en
photo pour le simple plaisir de la chose, ce qui m’a donné quelques jolis
portraits, surtout d’enfants. Les rigueurs du Ramadan furent moins difficiles à
supporter étant donné la présence salvatrice d’un restaurant ouvert 24h à
quelques pas de mon hôtel. Bref, la vie n’est pas trop dure.
Ensuite, Mardin, que l’on décrivait comme un magnifique
village historique, et qui semble effectivement très prisé des touristes turcs.
Là encore, joli mais sans plus; certes la ville a beaucoup d’histoire, d’innombrables
cultures s’y sont croisées, mai je n’ai pu y voir de souvenir de ce riche passé
qui ne soit vraiment immanquable.
Ce fut ma dernière étape dans cette première portion de ce
nouveau passage en Turquie. Quelle était la suite ? L’Irak, bien sûr.
Retenez vos cris de panique un instant : pas tout l’Irak, seulement la
province du Kurdistan, au Nord. Les Kurdes, peuple dispersé entre la Turquie, l’Iran,
l’Irak et la Syrie, et qui se battent depuis des années pour avoir leur propre
pays, ont trouvé ici une autonomie et une liberté qui leur avait été jusque là
refusées. Suite à l’invasion américaine de 2003, ils ont instauré un gouvernement
provincial assez fort pour tenir à l’écart des violences qui embrasent le reste
du pays et, pétrole aidant, ils ont su développer l’industrie et les
infrastructures tout en maintenant sécurité et stabilité. Même les sites
gouvernementaux de conseils aux voyageurs reconnaissent que la situation au
Kurdistan est nettement moins préoccupante que dans le reste du pays.
Comprenons-nous bien, j’avais l’intention de le visiter, moi, le reste du pays,
mais c’est pratiquement impossible. Alors qu’on peut facilement (et
gratuitement) obtenir un visa pour le Kurdistan aux frontières terrestres, l’accès
au Sud de l’Irak est limité aux journalistes, hommes d’affaires et travailleurs
humanitaires. Allez savoir pourquoi. Je me serais bien vu, moi, à Bagdad, sur
les rives du Tigre…
Le Kurdistan, donc. Il n’y a pas grand-chose à y voir ou à y
faire, c’est vrai, et il y fait effroyablement chaud, c’est aussi vrai, mais
bon, j’avais envie d’y faire un tour. De Dohuk, première ville où je me suis
arrêté, j’ai pu visiter Lalish, ville sainte du Yézidisme (allez, dites-moi que
vous saviez que c’était une religion). Ce n’est pas le Vatican, d’accord, mais
on y découvre une religion assez intéressante, avec ses drôles de rituels
(remplir des pots d’huile d’olive, lancer un foulard sur une roche, faire des nœuds
dans du tissus et en défaire d’autres pour réaliser ses vœux, marcher nu-pieds
dans tout le village, etc.), des habitants forts sympathiques et, enfin ! une
petite pause du Ramadan. Juste le fait de pouvoir se désaltérer en pleine rue
valait le détour. Ce qui est marrant, avec le Yézidisme, c’est qu’en fonction
de leur récit fondateur et de celui de l’Islam, le Yézidisme est pour les
musulmans littéralement du satanisme (faites une petite rechercher là-dessus) :
on imagine les relations de voisinage. Ah oui, sachez aussi qu’il y aura un
article sur ma visite dans le journal local (un doctorant en philo de la
Sorbonne à Lalish, on tue la une !).
À part ça, visite d’un joli monastère dans les montagnes
(oui oui, monastère, y’avait même un mausolée hébreu dans le village), rapide
coup d’œil à la forteresse d’Erbil (il y fait encore plus chaud qu’ailleurs,
insoutenable), et maintenant me voici à Suleymania, d’où je retournerai en
Turquie. À moins que je ne me laisse tenter par toutes ces pancartes routières
qui annoncent Bagdad…
Un petit mot maintenant sur le Ramadan, dont je n’ai que
brièvement parlé. Outre le jeûne du lever au coucher du soleil, il s’agit d’un
mois que la plupart des musulmans considèrent comme sacré, et qui amène donc
avec lui un surplus de piété. Dans des sociétés assez conservatrices comme l’est
de la Turquie et l’Irak, il ne s’agit pas simplement d’un mois de discipline
personnelle en fonction d’une foi qui l’est tout autant, mais aussi d’un mois d’effort pour que cette foi se manifeste
ouvertement dans l’espace public. Je vous donne deux exemples.
Premièrement, les restaurants : que certains d’entre
eux soient fermés durant le jour faute de clients, c’est tout à fait
compréhensible. Mais qu’il soit pratiquement impossible de trouver à manger
dans une ville entière pendant un mois, cela me semble démesuré. Il y a les
non-musulmans, qui ne sont peut-être pas nombreux mais qui existent quand même;
il y a ceux qui sont exemptés du jeûne, comme les enfants, les femmes
enceintes, les malades et (en principe) les voyageurs; et il y a aussi, et surtout,
ceux qui sont nés musulmans de parents musulmans dans une société musulmane,
mais qui décident pour diverses raisons de ne pas suivre le jeûne.
Ceux-là n’existent pas, ou peu. On les cache littéralement.
En Irak, les quelques restaurants où il est possible de manger un minimum (le
menu est assez restreint), boire un peu d’eau dans cette chaleur suffocante et
fumer une cigarette sont cachés de la rue par de grands draps, pour ne pas
tenter les fidèles (ou pour soustraire ces impurs infidèles à la vue du grand
nombre, c’est selon). Même si les voyageurs ne sont pas astreints au jeune, les
déjeuners dans les hôtels sont presque inexistants. Il ne s’agit pas d’un mois
de jeûne pour les individus musulmans, mais d’un mois de jeûne pour une société
musulmane.
Même chose pour l’alcool, sujet qui, vous le savez, me tient
particulièrement à cœur. En Turquie, pays relativement libéral pour la région,
tous les magasins vendant de l’alcool doivent cacher les bouteilles et canettes
à la vue des passants : les vitres des frigos sont placardées de papier
journal ou les bouteilles glissées derrières les boissons gazeuses. Impossible
ou presque de trouver de l’alcool dans les restaurants (car cela signifierait
permettre de boire en public). En Irak, c’est pire : alors que la
population chrétienne a normalement le droit de faire le commerce de l’alcool,
pendant le Ramadan cela est tout bonnement interdit. Peut-être faudrait-il
rappeler à certains que si le Ramadan est un mois sacré pour les musulmans, il
n’existe même pas pour les chrétiens, qui ne suivent plus le calendrier
lunaire. Et, encore une fois, ne parlons
pas de ceux qui sont nés musulmans mais qui ne pratiquent pas.
Pour le vilain occidental libéral et individualiste que je
suis, tout cela est plutôt frustrant. D’abord très égoïstement, car je ne peux
ni boire ni manger. Mais plus encore, cela me semble d’une injustice profonde :
on oblige les gens à suivre les diktats d’une religion que plusieurs d’entre
eux ne pratiquent pas. J’ai eu à ce sujet une discussion quelque peu frustrante
avec un étudiant en science politique (qui, ironiquement, travaillait sur le
droit des minorités). Il m’a expliqué s’être fâché contre des étudiants qui
fumaient à l’entrée de son université, en leur disant qu’ils étaient
irrespectueux. Ne cherchant pas à créer d’embrouilles, je l’ai simplement
interrogé à ce sujet : pour lui, et j’imagine comme pour plusieurs, le
simple fait de ne pas respecter le jeûne ou toute autre obligation musulmane en
public est une insulte envers les pratiquants. Oubliez les histoires d’accommodement
raisonnable, on est à un autre niveau.
Même en Turquie, société techniquement laïque, les pratiques
de l’Islam devraient être observées par tous, sauf dans l’espace privé. C’est
exactement le contraire des théories libérales qui fondent la majorité des
sociétés occidentales, où la religion devrait (j’ai dit devrait) être restreinte à l’espace privé et hors de l’espace
public. Je veux bien accepter la différence, écouter l’autre, et tout le
tralala, mais là-dessus, je donne mon vote au bon vieux libéralisme. Je n’ai
absolument aucun problème à ce que les musulmans pratiquants jeûnent durant le
Ramadan, ni à ce qu’ils s’abstiennent de consommer de l’alcool; j’accepte sans
sourciller les conséquences inévitables que cela peut avoir, comme la fermeture
de certains restaurants et la disponibilité restreinte de mes libations
favorites; mais j’ai beaucoup de difficulté avec le fait qu’on me toise
dédaigneusement du regard parce que j’ai osé prendre une gorgée d’eau en plein
jour ou parce que j’ai envie de boire une bière bien fraîche.
Tout cela est à mon avis révélateur d’une chose. La principale
opposition entre certains courants musulmans et les sociétés occidentales n’est
certainement pas réductible à une opposition christianisme/Islam comme au temps
des Croisades. Il s’agit plutôt d’une opposition entre une vision de la société
qui met au centre de celle-ci la religion, et ainsi une définition substantielle
du Bien et les comportements qui en découlent, et une autre vision qui aspire à
faire exactement le contraire. Mes collègues de science po et de philosophie
politique n’y verront rien de nouveau, et je ne prétends nullement être à l’origine
de ce diagnostic, mais il m’a frappé dans les derniers jours comme jamais
auparavant.
Je me rassure en me disant que dans quelques jours, tout
cela sera terminé. Je rêve à ma première bière en Turquie, puis au Liban, où j’ai
bon espoir de pouvoir me sustenter quand bon me semble. Je m’arrange comme je
peux pour boire de l’eau avant de mourir de déshydratation et subtilement
engloutir une Snickers au premier signe d’hypoglycémie. Bref, je m’arrange.
N’empêche, j’ai faim,
je veux une bière, et j’en ai marre du Ramadan.
François
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