Bon. Ça fait un petit bout de temps que je n’ai pas donné de
nouvelles. « Est-il mort ? Agonisant du choléra ? Kidnappé par Al-Qaïda ? »
Ben non. C’est juste que j’ai voyagé vite, très vite même, et ça ne me laissait
pas beaucoup de temps pour mettre tout ça sur papier. C’est long, écrire, même
si j’ai l’air de tout déballer pêle-mêle comme on vide un tiroir.
Alors, reprenons où nous nous sommes laissés : l’arrivée
de Kevin. Le pauvre, on ne l’a pas ménagé. Moins de douze heures après son
arrivée, on était nus à se faire frotter par un gros géorgien dans un bain
public, c’est pour dire. C’est ce qu’on appelle briser la glace.
Après deux jours à visiter Tbilissi (incluant une petite
visite au parc d’attractions, où j’ai enfin pu exaucer un vieux rêve d’enfance –
monter dans une auto-tamponneuse), on prend le train de nuit jusqu’à Zugdidi,
pour ensuite nous rendre dans les montagnes à Mestia. Je le trouvais bien
tranquille, ce train, en comparaison avec mes précédentes expériences ferroviaires
en ex-Union soviétique : à 23h on aurait dit que tout le monde faisait
dodo. Finalement, alors que je me suis décidé à aller nous acheter une bière
lors d’un des multiples arrêts du train, j’ai rencontré deux joyeux lurons,
Levan et Giorgi, qui ma foi n’avaient pas l’air d’avoir suivi les conseils d’Éduc-alcool.
Cela semblait dans l’ordre des choses, on est en plein territoire de la vodka
après tout. Il n’en fallut pas beaucoup pour qu’ils nous invitent dans leur
compartiment, où, sous l’œil bienveillant de la femme et de la mère de Levan
(et à côté de son petit garçon qui, miraculeusement, continuait à dormir), nous
nous sommes fait offert une bonne dose de chacha,
vodka artisanale qui titrait ce jour-là aux environs de 70%. Ça réveille.
Bien qu’étant connu pour pouvoir consommer ma juste part de
boissons alcoolisées, je n’avais aucunement envie de passer la nuit à me
saouler pour ensuite me taper un minibus de six heures du matin à midi dans de
sinueuses routes de montagne – et Kevin non plus d’ailleurs. Afin de réussir à
sortir du compartiment avant d’avoir englouti la bouteille de chacha au complet, je propose une pause
cigarette, question de créer diversion. Ciel, toute une diversion. Nous voilà à
l’arrière du wagon, zone cloîtrée dont les murs sont en métal hormis une
fenêtre qui ne s’ouvre pas de chaque côté. Levan semble bien en forme. Il nous
raconte qu’il a été soldat en Afghanistan (bien que n’étant pas membre de l’OTAN,
la Géorgie y a déployé des troupes); qu’un jour, alors qu’il conduisait un
Humvee, le soldat qui manipulait la tourelle s’est fait décapité par un fil
tendu à travers la route. Bref, il commence à avoir le vin triste. Mais
soudain, regain de bonne humeur ! Il est fort, Levan, et il tient à nous le
montrer. Il nous montre ses muscles, ses bras; il se bagarre gentiment avec
Kevin, à qui il aurait pu arracher la tête sans trop de problème. Il ne cesse
de me pincer les pectoraux pour me montrer que les siens sont plus fermes (mais
je m’en fous !). Aller, tâtez ce muscle ! Et, pour nous prouver encore une fois
sa force, il frappe avec vigueur sur le mur derrière moi. Mur qui s’est avéré
être… une fenêtre.
Il était fort Levan, ça oui : sa main a complètement
traversé la fenêtre avant qu’il ne la retire brusquement. Pas trop de réaction
(il est complètement saoul), jusqu’à ce qu’on remarque que ça saigne. Au début,
juste un peu. Mais rapidement, beaucoup. Il a des morceaux de vitre dans la
main, et il s’est ouvert le poignet en la retirant. Ça saigne quelque peu, une
main et un poignet lacérés, pour ceux qui l’ignorait. Kevin s’est précipité
voir le responsable du wagon (qui, selon ce qu’il m’a dit, fut éberlué d’apprendre
que quelqu’un s’était ouvert le poignet dans le train – probablement pas très
fréquent comme incident); pendant ce temps, avec ce que j’avais en poche,
Giorgi et moi essayons de faire un garrot à Levan, qui, ne paniquant pas le
moins du monde, me réclame une cigarette. Le responsable du wagon arrive avec
de la gaze, qui se retrouve complètement imbibée de sang en une seconde à
peine. Il y a une flaque d’au moins 60cm par 30cm par terre, et le flot est
continu. Les dispositions sont prises pour qu’une ambulance attende le train à
la prochaine gare, et, à l’aide d’un militaire géorgien dans le wagon, un
garrot plus solide et plus serré est fait à Levan, qui se vide littéralement de
son sang. Reste plus qu’à attendre.
Heureusement le train arrive bientôt en gare, l’ambulance
est là, Levan et sa femme parte pour l’hôpital et le train, après quelques
formalités bureaucratiques, se met en branle. Nous étions sortis fumer une
clope pour éviter de passer la nuit à enfiler les verres de chacha : mission accomplie, tout le
monde avait la mine basse et nous sommes partis nous coucher. Pauvre Kevin, c’est
sa troisième nuit en Géorgie. (Je dois d’ailleurs le féliciter pour son calme
et son sang-froid. Je lui ai confessé quelques jours plus tard que, eut-il
fallu qu’il s’évanouisse à la vue de tant de sang, je l’aurai probablement
renié sur le champ.)
Le reste de son séjour fut plus tranquille, rassurez-vous.
Nous nous sommes bien rendus à Mestia, que l’on m’avait décrit comme un magnifique
hameau dans les montagnes, mais qui finalement ressemble plutôt à un horrible
village touristique en carton-pâte à moitié terminé et complètement vide. Inintéressant,
voire désolant; en plus, les nuages nous cachaient les montagnes. Le lendemain
donc, cap sur Ushguli, un minuscule village encore plus retiré dans le haut Caucase,
avec des dizaines des célèbres tours de Svaneti, où les habitants se retiraient
en cas de raid ou d’avalanche. Là, enfin, c’est sublime. La vue reste quelque
peu ennuagée, mais le village est pittoresque, et on se sent vraiment dans les
montagnes. Malgré la bruine, Kevin et moi partons en randonnée afin de se
rendre au glacier le plus proche. Ce fut une marche magnifique mais quelques
peu humide, la vallée nous menant au glacier ayant été inondée par la pluie des
derniers jours. (J’ai bien sûr fini les deux pieds dans un ruisseau, ce qui est
quand même mieux que les égouts habituels – voire les comptes-rendus de mes
aventures précédentes en Côte d’Ivoire et en Ouzbékistan.) Le glacier était
magistral, tout comme le reste de la vallée, et tout ça valait bien une paire
de bottes détrempées.
Après Ushguli, retour à Zugdidi pour une nuit – rien à y
signaler. Ensuite, l’Abkhazie. L’Abkhazie est l’un de ces nombreux « pays
qui n’existent pas » dont regorge le Caucase : jointe à la Géorgie
après l’éclatement de l’URSS, elle fut le théâtre d’une sale guerre
ethnico-civile jusqu’en 1994, année après laquelle sa semi-autonomie fut
reconnue, sinon officiellement, du moins de facto. On raconte encore à son
sujet des histoires de criminalité rampante, d’autorités corrompues et de champ
de ruines; les sites gouvernementaux avertissent bien des dangers qu’elle
recèle, et la qualifie encore de « zone de conflit ». Nous ne nous
attendions pas à Mogadiscio, mais bon, nous étions sur nos gardes. Avoir su.
Bon, d’accord : l’arrivée fut un peu difficile. Les
officiers du FSB qui s’occupent de la frontière avec la Géorgie, de gros machos
dont le trop-plein de testostérone semble noyer le cerveau, s’essayèrent à un
peu d’intimidation, principalement envers Kevin, qui ne parle pas un mot de
russe. (Oui, le FSB, le successeur du KGB : Moscou est le plus grand
supporter de l’Abkhazie, et lui fournit une bonne partie de son budget.) Une
fois passés, à part un officier bedonnant qui s’exerçait au tir sur une
bouteille en plastique, pas de danger à l’horizon. Bien sûr, c’est désorganisé,
et nous rendre à Sukhum, la capitale, fut long et désagréable, mais c’est tout.
Le seul vrai problème que nous avons rencontré en Abkhazie
est plutôt d’ordre monétaire. En effet, la monnaie utilisée est le rouble, et
non le lari géorgien : nous le savions, et avions quelques roubles avec
nous, pas beaucoup mais assez pour nous rendre. Cependant nous sommes arrivés
un samedi. Et le samedi, les banques sont fermées. Et il n’y a que les banques
qui peuvent changer de l’argent. Et personne ne veut changer des laris. Et
aucun guichet abkhaze n’accepte de cartes étrangères. Oups.
Après une soirée à presque jeûner (j’exagère), nous avons pu
changer auprès de l’hôtel des dollars le lendemain, puis des euros le
surlendemain, mais à des taux pas très compétitifs. Qu’importe les quelques
dollars perdus, si c’est la seule solution : d’accord, mais ça fait chier.
Au moins, nous pouvions manger et quitter l’Abkhazie un jour.
Nous avons profité de notre dimanche pour aller à la plage
et nous balader un peu. Une première constatation, assez évidente : on est
loin d’une « zone de conflit ». L’endroit est littéralement bondé de
familles russes venues à la plage : ça ressemble plus à Old Orchard qu’à
Mogadiscio. Certes, il n’y a pas grand-chose à faire, les plages ne sont pas
magnifiques, c’est cher, personne ne parle anglais et il fait chaud à en
crever, mais bon, ça va. Il y a quelques ruines de bâtiments soviétiques à
explorer, pleines de traces d’impact de projectiles multiples, de vieilles
seringues et de bouteilles brisées, c’est charmant.
Charmant, mais toute bonne chose a une fin, et après deux
nuits (et une obtention de visa kafkaïenne – ah, cette chère bureaucratie
soviétique), retour en Géorgie, direction Batumi. Le Macao du Caucase, en
quelques sortes : profitant du fait que les voisins, pour des raisons
religieuses, interdisent le jeu, la Géorgie a décidé de libéraliser cette
industrie à Batumi. Les casinos et les obscures salles de vidéopoker sont légions,
les putes et les « pawn-shops » aussi, bref le genre d’endroit qui me
plaît. C’était la fin du périple pour Kevin, qui s’en retournait chez les siens
via Paris, et le moment d’une petite pause pour moi.
Petite pause bien mérité, car jusque là j’avais voyagé à une
vitesse folle et étais exténué, mais petite pause nécessaire aussi pour décider
de la suite de l’aventure. Le plan initial (Caucase puis Tchétchénie et
Daguestan) est définitivement mis de côté, faute de moyen. La suite logique
après l’Arménie et la Géorgie aurait été l’Azerbaïdjan, troisième république du
Caucase, mais après consultation au consulat à Batumi et des recherches
suffisantes, j’en avais moins envie. Six heures de bus et 18 heures de train
pour se rendre, 150$ pour un visa et un coût de la vie assez prohibitif merci –
ben, justement, non merci. Faut que je fasse attention à mes dépenses, malgré
tout, du moins jusqu’à ce que je rencontre enfin ma milliardaire russe tant rêvée.
Alors le « plan » (rendu là, ce mot mérite ses
guillemets) a subi une autre modification. Exit l’Azerbaïdjan, et me voilà en
Turquie, juste à côté de Batumi. Après six ans, je suis de retour à Trabzon,
dans le même hôtel, avec la même vue sur le port. (Étrangement, plus aucun
signe des fameuses natashas, ces
prostituées russes qui fourmillaient dans la ville lors de ma précédente
visite. C’est bien dommage.) C’est la première fois que je suis en terre
musulmane en plein Ramadan, ce qui présentera ses défis. De Trabzon, traversée
vers le Sud pour me rendre dans le Kurdistan irakien, puis retour en Turquie
quelques jours pour tâter le pouls près de la frontière syrienne, et puis hop
au Liban par bateau. Enfin, c’est le nouveau « plan ».
Fiou ! J’ai mal aux doigts. Assez pour aujourd’hui. Je
tenterai de moins tarder pour la prochaine mise à jour.
François
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