Sunday, July 14, 2013

Un peu de compagnie

Bon. Ça fait un petit bout de temps que je n’ai pas donné de nouvelles. « Est-il mort ? Agonisant du choléra ? Kidnappé par Al-Qaïda ? » Ben non. C’est juste que j’ai voyagé vite, très vite même, et ça ne me laissait pas beaucoup de temps pour mettre tout ça sur papier. C’est long, écrire, même si j’ai l’air de tout déballer pêle-mêle comme on vide un tiroir.

Alors, reprenons où nous nous sommes laissés : l’arrivée de Kevin. Le pauvre, on ne l’a pas ménagé. Moins de douze heures après son arrivée, on était nus à se faire frotter par un gros géorgien dans un bain public, c’est pour dire. C’est ce qu’on appelle briser la glace.

Après deux jours à visiter Tbilissi (incluant une petite visite au parc d’attractions, où j’ai enfin pu exaucer un vieux rêve d’enfance – monter dans une auto-tamponneuse), on prend le train de nuit jusqu’à Zugdidi, pour ensuite nous rendre dans les montagnes à Mestia. Je le trouvais bien tranquille, ce train, en comparaison avec mes précédentes expériences ferroviaires en ex-Union soviétique : à 23h on aurait dit que tout le monde faisait dodo. Finalement, alors que je me suis décidé à aller nous acheter une bière lors d’un des multiples arrêts du train, j’ai rencontré deux joyeux lurons, Levan et Giorgi, qui ma foi n’avaient pas l’air d’avoir suivi les conseils d’Éduc-alcool. Cela semblait dans l’ordre des choses, on est en plein territoire de la vodka après tout. Il n’en fallut pas beaucoup pour qu’ils nous invitent dans leur compartiment, où, sous l’œil bienveillant de la femme et de la mère de Levan (et à côté de son petit garçon qui, miraculeusement, continuait à dormir), nous nous sommes fait offert une bonne dose de chacha, vodka artisanale qui titrait ce jour-là aux environs de 70%. Ça réveille.

Bien qu’étant connu pour pouvoir consommer ma juste part de boissons alcoolisées, je n’avais aucunement envie de passer la nuit à me saouler pour ensuite me taper un minibus de six heures du matin à midi dans de sinueuses routes de montagne – et Kevin non plus d’ailleurs. Afin de réussir à sortir du compartiment avant d’avoir englouti la bouteille de chacha au complet, je propose une pause cigarette, question de créer diversion. Ciel, toute une diversion. Nous voilà à l’arrière du wagon, zone cloîtrée dont les murs sont en métal hormis une fenêtre qui ne s’ouvre pas de chaque côté. Levan semble bien en forme. Il nous raconte qu’il a été soldat en Afghanistan (bien que n’étant pas membre de l’OTAN, la Géorgie y a déployé des troupes); qu’un jour, alors qu’il conduisait un Humvee, le soldat qui manipulait la tourelle s’est fait décapité par un fil tendu à travers la route. Bref, il commence à avoir le vin triste. Mais soudain, regain de bonne humeur ! Il est fort, Levan, et il tient à nous le montrer. Il nous montre ses muscles, ses bras; il se bagarre gentiment avec Kevin, à qui il aurait pu arracher la tête sans trop de problème. Il ne cesse de me pincer les pectoraux pour me montrer que les siens sont plus fermes (mais je m’en fous !). Aller, tâtez ce muscle ! Et, pour nous prouver encore une fois sa force, il frappe avec vigueur sur le mur derrière moi. Mur qui s’est avéré être… une fenêtre.

Il était fort Levan, ça oui : sa main a complètement traversé la fenêtre avant qu’il ne la retire brusquement. Pas trop de réaction (il est complètement saoul), jusqu’à ce qu’on remarque que ça saigne. Au début, juste un peu. Mais rapidement, beaucoup. Il a des morceaux de vitre dans la main, et il s’est ouvert le poignet en la retirant. Ça saigne quelque peu, une main et un poignet lacérés, pour ceux qui l’ignorait. Kevin s’est précipité voir le responsable du wagon (qui, selon ce qu’il m’a dit, fut éberlué d’apprendre que quelqu’un s’était ouvert le poignet dans le train – probablement pas très fréquent comme incident); pendant ce temps, avec ce que j’avais en poche, Giorgi et moi essayons de faire un garrot à Levan, qui, ne paniquant pas le moins du monde, me réclame une cigarette. Le responsable du wagon arrive avec de la gaze, qui se retrouve complètement imbibée de sang en une seconde à peine. Il y a une flaque d’au moins 60cm par 30cm par terre, et le flot est continu. Les dispositions sont prises pour qu’une ambulance attende le train à la prochaine gare, et, à l’aide d’un militaire géorgien dans le wagon, un garrot plus solide et plus serré est fait à Levan, qui se vide littéralement de son sang. Reste plus qu’à attendre.

Heureusement le train arrive bientôt en gare, l’ambulance est là, Levan et sa femme parte pour l’hôpital et le train, après quelques formalités bureaucratiques, se met en branle. Nous étions sortis fumer une clope pour éviter de passer la nuit à enfiler les verres de chacha : mission accomplie, tout le monde avait la mine basse et nous sommes partis nous coucher. Pauvre Kevin, c’est sa troisième nuit en Géorgie. (Je dois d’ailleurs le féliciter pour son calme et son sang-froid. Je lui ai confessé quelques jours plus tard que, eut-il fallu qu’il s’évanouisse à la vue de tant de sang, je l’aurai probablement renié sur le champ.)

Le reste de son séjour fut plus tranquille, rassurez-vous. Nous nous sommes bien rendus à Mestia, que l’on m’avait décrit comme un magnifique hameau dans les montagnes, mais qui finalement ressemble plutôt à un horrible village touristique en carton-pâte à moitié terminé et complètement vide. Inintéressant, voire désolant; en plus, les nuages nous cachaient les montagnes. Le lendemain donc, cap sur Ushguli, un minuscule village encore plus retiré dans le haut Caucase, avec des dizaines des célèbres tours de Svaneti, où les habitants se retiraient en cas de raid ou d’avalanche. Là, enfin, c’est sublime. La vue reste quelque peu ennuagée, mais le village est pittoresque, et on se sent vraiment dans les montagnes. Malgré la bruine, Kevin et moi partons en randonnée afin de se rendre au glacier le plus proche. Ce fut une marche magnifique mais quelques peu humide, la vallée nous menant au glacier ayant été inondée par la pluie des derniers jours. (J’ai bien sûr fini les deux pieds dans un ruisseau, ce qui est quand même mieux que les égouts habituels – voire les comptes-rendus de mes aventures précédentes en Côte d’Ivoire et en Ouzbékistan.) Le glacier était magistral, tout comme le reste de la vallée, et tout ça valait bien une paire de bottes détrempées.

Après Ushguli, retour à Zugdidi pour une nuit – rien à y signaler. Ensuite, l’Abkhazie. L’Abkhazie est l’un de ces nombreux « pays qui n’existent pas » dont regorge le Caucase : jointe à la Géorgie après l’éclatement de l’URSS, elle fut le théâtre d’une sale guerre ethnico-civile jusqu’en 1994, année après laquelle sa semi-autonomie fut reconnue, sinon officiellement, du moins de facto. On raconte encore à son sujet des histoires de criminalité rampante, d’autorités corrompues et de champ de ruines; les sites gouvernementaux avertissent bien des dangers qu’elle recèle, et la qualifie encore de « zone de conflit ». Nous ne nous attendions pas à Mogadiscio, mais bon, nous étions sur nos gardes. Avoir su.

Bon, d’accord : l’arrivée fut un peu difficile. Les officiers du FSB qui s’occupent de la frontière avec la Géorgie, de gros machos dont le trop-plein de testostérone semble noyer le cerveau, s’essayèrent à un peu d’intimidation, principalement envers Kevin, qui ne parle pas un mot de russe. (Oui, le FSB, le successeur du KGB : Moscou est le plus grand supporter de l’Abkhazie, et lui fournit une bonne partie de son budget.) Une fois passés, à part un officier bedonnant qui s’exerçait au tir sur une bouteille en plastique, pas de danger à l’horizon. Bien sûr, c’est désorganisé, et nous rendre à Sukhum, la capitale, fut long et désagréable, mais c’est tout.

Le seul vrai problème que nous avons rencontré en Abkhazie est plutôt d’ordre monétaire. En effet, la monnaie utilisée est le rouble, et non le lari géorgien : nous le savions, et avions quelques roubles avec nous, pas beaucoup mais assez pour nous rendre. Cependant nous sommes arrivés un samedi. Et le samedi, les banques sont fermées. Et il n’y a que les banques qui peuvent changer de l’argent. Et personne ne veut changer des laris. Et aucun guichet abkhaze n’accepte de cartes étrangères. Oups.

Après une soirée à presque jeûner (j’exagère), nous avons pu changer auprès de l’hôtel des dollars le lendemain, puis des euros le surlendemain, mais à des taux pas très compétitifs. Qu’importe les quelques dollars perdus, si c’est la seule solution : d’accord, mais ça fait chier. Au moins, nous pouvions manger et quitter l’Abkhazie un jour.

Nous avons profité de notre dimanche pour aller à la plage et nous balader un peu. Une première constatation, assez évidente : on est loin d’une « zone de conflit ». L’endroit est littéralement bondé de familles russes venues à la plage : ça ressemble plus à Old Orchard qu’à Mogadiscio. Certes, il n’y a pas grand-chose à faire, les plages ne sont pas magnifiques, c’est cher, personne ne parle anglais et il fait chaud à en crever, mais bon, ça va. Il y a quelques ruines de bâtiments soviétiques à explorer, pleines de traces d’impact de projectiles multiples, de vieilles seringues et de bouteilles brisées, c’est charmant.

Charmant, mais toute bonne chose a une fin, et après deux nuits (et une obtention de visa kafkaïenne – ah, cette chère bureaucratie soviétique), retour en Géorgie, direction Batumi. Le Macao du Caucase, en quelques sortes : profitant du fait que les voisins, pour des raisons religieuses, interdisent le jeu, la Géorgie a décidé de libéraliser cette industrie à Batumi. Les casinos et les obscures salles de vidéopoker sont légions, les putes et les « pawn-shops » aussi, bref le genre d’endroit qui me plaît. C’était la fin du périple pour Kevin, qui s’en retournait chez les siens via Paris, et le moment d’une petite pause pour moi.

Petite pause bien mérité, car jusque là j’avais voyagé à une vitesse folle et étais exténué, mais petite pause nécessaire aussi pour décider de la suite de l’aventure. Le plan initial (Caucase puis Tchétchénie et Daguestan) est définitivement mis de côté, faute de moyen. La suite logique après l’Arménie et la Géorgie aurait été l’Azerbaïdjan, troisième république du Caucase, mais après consultation au consulat à Batumi et des recherches suffisantes, j’en avais moins envie. Six heures de bus et 18 heures de train pour se rendre, 150$ pour un visa et un coût de la vie assez prohibitif merci – ben, justement, non merci. Faut que je fasse attention à mes dépenses, malgré tout, du moins jusqu’à ce que je rencontre enfin ma milliardaire russe tant rêvée.

Alors le « plan » (rendu là, ce mot mérite ses guillemets) a subi une autre modification. Exit l’Azerbaïdjan, et me voilà en Turquie, juste à côté de Batumi. Après six ans, je suis de retour à Trabzon, dans le même hôtel, avec la même vue sur le port. (Étrangement, plus aucun signe des fameuses natashas, ces prostituées russes qui fourmillaient dans la ville lors de ma précédente visite. C’est bien dommage.) C’est la première fois que je suis en terre musulmane en plein Ramadan, ce qui présentera ses défis. De Trabzon, traversée vers le Sud pour me rendre dans le Kurdistan irakien, puis retour en Turquie quelques jours pour tâter le pouls près de la frontière syrienne, et puis hop au Liban par bateau. Enfin, c’est le nouveau « plan ».

Fiou ! J’ai mal aux doigts. Assez pour aujourd’hui. Je tenterai de moins tarder pour la prochaine mise à jour.


François

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