Si j’avais su à quoi ressembleraient mes dernières deux ou
trois semaines de voyage, j’en aurai peut-être profité pour me reposer un peu
avant de m’y lancer. Avant même de mettre les pieds au Liban, j’ai pu constater
que la relative organisation de la Turquie était maintenant loin derrière moi.
Ce qui devait être une agréable balade sur la Méditerranée s’est plutôt avéré
être un vrai cauchemar de désorganisation, d’attente et de déception.
Je ne vous raconterai pas tout en détail, ce serait long et
fastidieux, mais disons simplement qu’au lieu de partir à 22h, comme on nous le
disait partout, nous sommes plutôt partis à 5h du matin, sans en connaître la
raison, et sans que personne nous en avertisse. Les passagers de ces bateaux à
destinations du Liban, qui sont presque tous syriens, sont un peu pris en
otages par ces compagnies malhonnêtes : depuis que la Syrie a
irrémédiablement sombré dans la guerre civile, plus question d’y faire passer
les bus qui rejoignaient jusque-là le pays du Cèdre à peu de frais. Il faut
maintenant payer 150$ et se faire traiter comme du bétail si l’on veut avoir
une chance de voir sa famille ou de retourner chez soi. Oui, c’est scandaleux,
mais ce n’est certainement pas la première fois que des gens peu scrupuleux profitent
du malheur d’autrui afin de s’enrichir.
Heureusement, je m’étais fait deux sympathiques compagnons
de voyages : Diego, qui étudie l’agriculture bio-dynamique en Italie, et
qui avait toujours rêvé de voir le Liban; et Mouaz, syrien qui étudie maintenant
à Chypre. Seul, j’aurais peut-être fini par étrangler l’un des criminellement
inefficaces membres de l’équipage, mais à trois le fardeau était plus facile à
porter.
(Petite anecdote en passant : alors que nous attendions
tous de pouvoir monter dans le bateau, deux jeunes syriens sont venus nous voir
avec un air pas tout à fait sympathique. Ils sont venus m’aborder : Mouaz
me traduisait ce qu’ils disaient. L’un deux me demande, de façon presque
agressive, s’il ne m’avait pas déjà vu à Alep. Comme je suis allé en Syrie il y
a quelques années, je réponds que oui, c’est possible. -Près de la citadelle,
par hasard, me dit-il encore ? -Bah oui, pourquoi pas. -Et tu combattais avec
Al-Nousra, hein ? –Ah non non non non non, là il y a erreur sur la personne ! Mouaz
m’a expliqué qu’il y a maintenant de très nombreux combattants étrangers en
Syrie, et que plusieurs d’entre eux viennent du Kosovo, de la Tchétchénie, bref
des endroits où les visages caucasiens ne sont pas rares. Ça, plus la barbe que
je laisse pousser depuis deux mois, ça pouvait sembler suspect. Si on en est
rendu à me prendre pour un djihadiste, il est peut-être temps que je me rase.)
Après un voyage interminable, nous sommes finalement arrivés
à Tripoli. On m’avertissait de toutes parts d’éviter la ville à tout prix, et le vacarme
tourbillonnant du centre ville ne m’était pas particulièrement attrayant après
une nuit blanche, j’ai donc décidé de partir tout de suite pour Byblos, un peu
plus au sud sur la côte.
Ouf, Byblos. Oui,
c’est bien joli, un petit port sur la Méditerranée, des jolies ruines, un beau
souk. Joli, oui, mais c’est un peu comme le Disneyland du Liban. Le souk est
une succession de restos trop chers et de bars pseudo-trendys, la rue
principale est en proie à des embouteillages incessants de BMW klaxonnantes et
de Hummer tonitruants, et les prix ! Ciel !
Je m’arrête un instant afin de mettre au clair quelque biais
dans ma perception du Liban. Vous le verrez (enfin, le lirez), celle-ci n’est
pas des plus reluisantes, ce qui pourra paraître étonnant pour plusieurs. Je ne
cacherai donc pas que deux facteurs difficilement modifiables pour les libanais
ont influencé en partie ce jugement. De un, et c’est tout un facteur, la
chaleur. Il fait chaud à vouloir se tuer ici. Chaud, humide et avec un soleil
de plomb. Fallait s’y attendre, certes, mais ma patience et mon laisser-aller
sont beaucoup moins lestes quand j’ai tellement de sueur dans les yeux que j’ai
l’impression de les ouvrir dans l’océan. De deux, les prix. C’est tout
simplement dément. Comme en Occident, quoi. Une chambre d’hôtel de base ? 50$.
Un repas correct au resto ? 20$. Oh que le budget a de la difficulté à garder
la tête hors de l’eau. Là encore, tous les petits désagréments qui autrement
attireraient à peine mon attention sont plus difficiles à ignorer quand ma
journée m’a coûté 100$. Mais je sais bien que tout cela n’a presque rien à voir
avec les (très sympathiques) habitants du pays, c’est pourquoi je tiens à les
mettre de l’avant tout de suite.
Je ne peux donc pas dire que je suis tombé amoureux du
Liban. À Byblos, je me suis dit que tout cela n’était qu’une exception, que
c’était peut-être le repaire des bourgeois vulgaires du Liban. Je me suis donc
dirigé vers Bcharré tout confiant. Un village dans la magnifique vallée de
Qadisha, la ville natale de Khalil Gibran, et une température plus clémente,
que pourrait-il aller de travers ? Plein de choses, au final.
La vallée de Qadisha est magnifique, c’est vrai. Enfin, elle
due être magnifique un jour. La gorge spectaculaire qui entaille les montagnes
du Liban est aujourd’hui défigurée par les innombrables bâtiments de béton qui
ne laisse aucun répit au regard du visiteur. Des atrocités, des monstruosités
de béton nu sur chaque corniche, au détour de chaque courbe, sur chaque
promontoire. Des bâtiments dont les seules ossatures existent depuis nombre
d’années déjà, en attendant la bonne fortune de leurs propriétaires. Ça gâche
tout.
Bcharré est aussi une retraite de montagne très populaire
auprès des libanais, particulièrement les maronites (qui sont majoritaires dans
la région depuis longtemps). En plein week-end de l’Eid (fêté par tout le
monde, c’est un férié), cela signifie encore des embouteillages de BMW, de la
pop libanaise à tue-tête, et, puisqu’on est dans les montagnes, des ginos et des pitounes sur des VTT vrombissants, dévalant les ruelles de la ville
à toute allure parce que c’est ce que les gens cool font. YOLO et tout, hein.
Pas un coup de cœur ? C’est le moins qu’on puisse dire. Le
musée Gibran était sympa, et j’aurais bien aimé faire un tour aux Cèdres, l’une
des jolies stations de ski du pays, mais tout était réservé depuis longtemps,
c’est le week-end de l’Eid après tout.
Ce sera peut-être étonnant pour certains, mais j’ai trouvé
un certain repos à Tripoli, cette ville à éviter à tout prix. Rien de
sensationnel à y voir (une forteresse croisée, un souk), une ville plutôt
religieuse et conservatrice, mais, enfin ! pas de m’as-tu-vu aux tatous
tribaux, pas de petites expressions anglaises glissées ni vu ni connu dans les
conversations pour avoir l’air in, pas de cette prétendue occidentalité
vulgaire qui prédominait à Byblos et à Bcharré. Bon, ok, la ville est à deux
doigts de la guerre civile, mais sinon ça va. J’y ai passé une soirée très
agréable en compagnie de Luca, journaliste freelance venu couvrir les
événements dans le coin, et Abdulkarim, ingénieur de formation qui cherche à
s’y établir. On a même trouvé un bar.
Comme tout est démesurément cher, je me dois de faire vite,
et je n’ai donc passé qu’une nuit à Tripoli, tout comme à Bcharré d’ailleurs.
Prochaine étape : Zahlé, encore une petite ville de montagne, mais cette
fois à l’entrée de la vallée de la Bekaa. Le Lonely Planet parle de nombreux cafés le long d’une rivière, où
il fait bon prendre quelques verres, manger quelques mezzes, la dolce vita
quoi. Seigneur. Un jour j’apprendrai de mes erreurs.
Moi qui s’imaginais de petits cafés tranquilles où les gens
du coin viennent prendre un verre, peinards, en regardant le doux courant faire
bruisser les roseaux…Zahlé, c’est un peu comme tous ces boardwalks le long des
stations balnéaires de la côte Est américaine, arcades et barbe à papa comprises.
C’est bruyant, tape-à-l’œil, bref encore une fois je fus plutôt déçu.
J’hésitais à me rendre à Baalbek, l’une des principales
attractions du Liban mais aussi le fief du Hezbollah, à quelques kilomètres à
peine de la frontière syrienne. Oui oui, parfois j’hésite quand on me dit qu’un
endroit est très dangereux; cela dit, habituellement je finis par y aller quand
même, et ce fut encore le cas à Baalbek. Je ne m’étendrai pas sur le sujet du
Hezbollah, parce que je veux y consacrer une bonne partie de mon prochain (et
dernier) post, le sujet étant fascinant. Disons simplement que leur
organisation est impressionnante, et que malgré qu’on les associe en Occident à
de terribles terroristes de la trempe d’Al-Qaeda, en vérité l’épithète même de « terroriste »
semble plutôt farfelu quand on observe leur fonctionnement réel. Je n’irais pas
jusqu’à dire qu’ils me sont sympathiques, mais vraiment, oubliez l’image de
barbus assoiffés de sang.
Étrangement (!), il n’y a pratiquement aucun touriste ces
jours-ci à Baalbek. La petite ville est presque déserte, plusieurs hôtels
fermés, et les vendeurs de bidules et de bibelots touristiques sont vraiment désespérés
de vous en vendre. C’est triste à voir, tous ces gens qui voient leur
gagne-pain réduit à néant sans pouvoir rien n’y faire. Pourtant, la ville m’a
semblé parfaitement sécuritaire. Le Hezbollah la contrôle, vous me dites ? Ben
justement, il contrôle pas à moitié, le Hezbollah, et il n’a aucun intérêt à
voir la ville sombrer dans la violence ou à ce que la presse rapporte des
histoires de touristes kidnappés. À bien des égards, je dirais que Baalbek est
probablement la ville la plus sécuritaire du Liban par les temps qui courent.
Les ruines, c’est vrai, sont époustouflantes. Le site devait
être plus que colossal à l’époque romaine. Même si je dois dire que j’y ai
préféré Palmyre, en raison surtout de sa situation romantique de Reine du
désert, c’est le genre de ruines dont on ne se lasse pas, et ça valait
certainement le détour.
Sur Saïda, pas grand-chose à dire. Un souk ancien mais bien
vivant, fort intéressant; de jolies ruines croisées, encore; le retour de la
chaleur écrasante de la côte; et, pour la dernière fois dans ce voyage, pas de
bière. Zut.
Ensuite, Tyr, mon vrai coup de cœur au Liban. Je cherchais
en vain la petite ville méditerranéenne, les cafés au bord de l’eau, le
sympathique port de pêche bordé de ruines antiques. La beauté de Byblos, le
calme en plus. À Tyr, j’étais servi. Une ville absolument charmante, à tous
points de vue. Les petites ruelles de la Corniche qui donnent sur le port, où
les pêcheurs à peine rentrés de la mer sirotent leur thé en jouant au
backgammon. La beauté des colonnes helléniques sur le fond azur de la
Méditerranée. (En prime, un gros quartier chrétien, donc plein de bière.) N’eut
été des prix encore une fois exorbitants, j’aurais pu y rester des semaines
entières. Si tout le Liban pouvait être aussi charmant que Tyr, ce serait
effectivement le paradis.
Ce sera tout pour cet avant-dernier épisode de mes
aventures. Je garde Beyrouth et le Hezbollah pour la fin. En attendant, je
cherche un moyen de sortir d’ici sans payer 1 500$ pour un billet d’avion.
Qui sait ? Peut-être que ce ne sera pas tout à fait la fin de mes aventures…
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