Sunday, August 18, 2013

Le Liban à la course

Si j’avais su à quoi ressembleraient mes dernières deux ou trois semaines de voyage, j’en aurai peut-être profité pour me reposer un peu avant de m’y lancer. Avant même de mettre les pieds au Liban, j’ai pu constater que la relative organisation de la Turquie était maintenant loin derrière moi. Ce qui devait être une agréable balade sur la Méditerranée s’est plutôt avéré être un vrai cauchemar de désorganisation, d’attente et de déception.

Je ne vous raconterai pas tout en détail, ce serait long et fastidieux, mais disons simplement qu’au lieu de partir à 22h, comme on nous le disait partout, nous sommes plutôt partis à 5h du matin, sans en connaître la raison, et sans que personne nous en avertisse. Les passagers de ces bateaux à destinations du Liban, qui sont presque tous syriens, sont un peu pris en otages par ces compagnies malhonnêtes : depuis que la Syrie a irrémédiablement sombré dans la guerre civile, plus question d’y faire passer les bus qui rejoignaient jusque-là le pays du Cèdre à peu de frais. Il faut maintenant payer 150$ et se faire traiter comme du bétail si l’on veut avoir une chance de voir sa famille ou de retourner chez soi. Oui, c’est scandaleux, mais ce n’est certainement pas la première fois que des gens peu scrupuleux profitent du malheur d’autrui afin de s’enrichir.

Heureusement, je m’étais fait deux sympathiques compagnons de voyages : Diego, qui étudie l’agriculture bio-dynamique en Italie, et qui avait toujours rêvé de voir le Liban; et Mouaz, syrien qui étudie maintenant à Chypre. Seul, j’aurais peut-être fini par étrangler l’un des criminellement inefficaces membres de l’équipage, mais à trois le fardeau était plus facile à porter.  

(Petite anecdote en passant : alors que nous attendions tous de pouvoir monter dans le bateau, deux jeunes syriens sont venus nous voir avec un air pas tout à fait sympathique. Ils sont venus m’aborder : Mouaz me traduisait ce qu’ils disaient. L’un deux me demande, de façon presque agressive, s’il ne m’avait pas déjà vu à Alep. Comme je suis allé en Syrie il y a quelques années, je réponds que oui, c’est possible. -Près de la citadelle, par hasard, me dit-il encore ? -Bah oui, pourquoi pas. -Et tu combattais avec Al-Nousra, hein ? –Ah non non non non non, là il y a erreur sur la personne ! Mouaz m’a expliqué qu’il y a maintenant de très nombreux combattants étrangers en Syrie, et que plusieurs d’entre eux viennent du Kosovo, de la Tchétchénie, bref des endroits où les visages caucasiens ne sont pas rares. Ça, plus la barbe que je laisse pousser depuis deux mois, ça pouvait sembler suspect. Si on en est rendu à me prendre pour un djihadiste, il est peut-être temps que je me rase.)

Après un voyage interminable, nous sommes finalement arrivés à Tripoli. On m’avertissait de toutes parts d’éviter la ville à tout prix, et le vacarme tourbillonnant du centre ville ne m’était pas particulièrement attrayant après une nuit blanche, j’ai donc décidé de partir tout de suite pour Byblos, un peu plus au sud sur la côte.

  Ouf, Byblos. Oui, c’est bien joli, un petit port sur la Méditerranée, des jolies ruines, un beau souk. Joli, oui, mais c’est un peu comme le Disneyland du Liban. Le souk est une succession de restos trop chers et de bars pseudo-trendys, la rue principale est en proie à des embouteillages incessants de BMW klaxonnantes et de Hummer tonitruants, et les prix ! Ciel !

Je m’arrête un instant afin de mettre au clair quelque biais dans ma perception du Liban. Vous le verrez (enfin, le lirez), celle-ci n’est pas des plus reluisantes, ce qui pourra paraître étonnant pour plusieurs. Je ne cacherai donc pas que deux facteurs difficilement modifiables pour les libanais ont influencé en partie ce jugement. De un, et c’est tout un facteur, la chaleur. Il fait chaud à vouloir se tuer ici. Chaud, humide et avec un soleil de plomb. Fallait s’y attendre, certes, mais ma patience et mon laisser-aller sont beaucoup moins lestes quand j’ai tellement de sueur dans les yeux que j’ai l’impression de les ouvrir dans l’océan. De deux, les prix. C’est tout simplement dément. Comme en Occident, quoi. Une chambre d’hôtel de base ? 50$. Un repas correct au resto ? 20$. Oh que le budget a de la difficulté à garder la tête hors de l’eau. Là encore, tous les petits désagréments qui autrement attireraient à peine mon attention sont plus difficiles à ignorer quand ma journée m’a coûté 100$. Mais je sais bien que tout cela n’a presque rien à voir avec les (très sympathiques) habitants du pays, c’est pourquoi je tiens à les mettre de l’avant tout de suite.

Je ne peux donc pas dire que je suis tombé amoureux du Liban. À Byblos, je me suis dit que tout cela n’était qu’une exception, que c’était peut-être le repaire des bourgeois vulgaires du Liban. Je me suis donc dirigé vers Bcharré tout confiant. Un village dans la magnifique vallée de Qadisha, la ville natale de Khalil Gibran, et une température plus clémente, que pourrait-il aller de travers ? Plein de choses, au final.

La vallée de Qadisha est magnifique, c’est vrai. Enfin, elle due être magnifique un jour. La gorge spectaculaire qui entaille les montagnes du Liban est aujourd’hui défigurée par les innombrables bâtiments de béton qui ne laisse aucun répit au regard du visiteur. Des atrocités, des monstruosités de béton nu sur chaque corniche, au détour de chaque courbe, sur chaque promontoire. Des bâtiments dont les seules ossatures existent depuis nombre d’années déjà, en attendant la bonne fortune de leurs propriétaires. Ça gâche tout.
Bcharré est aussi une retraite de montagne très populaire auprès des libanais, particulièrement les maronites (qui sont majoritaires dans la région depuis longtemps). En plein week-end de l’Eid (fêté par tout le monde, c’est un férié), cela signifie encore des embouteillages de BMW, de la pop libanaise à tue-tête, et, puisqu’on est dans les montagnes, des ginos et des pitounes sur des VTT vrombissants, dévalant les ruelles de la ville à toute allure parce que c’est ce que les gens cool font. YOLO et tout, hein.

Pas un coup de cœur ? C’est le moins qu’on puisse dire. Le musée Gibran était sympa, et j’aurais bien aimé faire un tour aux Cèdres, l’une des jolies stations de ski du pays, mais tout était réservé depuis longtemps, c’est le week-end de l’Eid après tout.

Ce sera peut-être étonnant pour certains, mais j’ai trouvé un certain repos à Tripoli, cette ville à éviter à tout prix. Rien de sensationnel à y voir (une forteresse croisée, un souk), une ville plutôt religieuse et conservatrice, mais, enfin ! pas de m’as-tu-vu aux tatous tribaux, pas de petites expressions anglaises glissées ni vu ni connu dans les conversations pour avoir l’air in, pas de cette prétendue occidentalité vulgaire qui prédominait à Byblos et à Bcharré. Bon, ok, la ville est à deux doigts de la guerre civile, mais sinon ça va. J’y ai passé une soirée très agréable en compagnie de Luca, journaliste freelance venu couvrir les événements dans le coin, et Abdulkarim, ingénieur de formation qui cherche à s’y établir. On a même trouvé un bar.

Comme tout est démesurément cher, je me dois de faire vite, et je n’ai donc passé qu’une nuit à Tripoli, tout comme à Bcharré d’ailleurs. Prochaine étape : Zahlé, encore une petite ville de montagne, mais cette fois à l’entrée de la vallée de la Bekaa. Le Lonely Planet parle  de nombreux cafés le long d’une rivière, où il fait bon prendre quelques verres, manger quelques mezzes, la dolce vita quoi. Seigneur. Un jour j’apprendrai de mes erreurs.

Moi qui s’imaginais de petits cafés tranquilles où les gens du coin viennent prendre un verre, peinards, en regardant le doux courant faire bruisser les roseaux…Zahlé, c’est un peu comme tous ces boardwalks le long des stations balnéaires de la côte Est américaine, arcades et barbe à papa comprises. C’est bruyant, tape-à-l’œil, bref encore une fois je fus plutôt déçu.

J’hésitais à me rendre à Baalbek, l’une des principales attractions du Liban mais aussi le fief du Hezbollah, à quelques kilomètres à peine de la frontière syrienne. Oui oui, parfois j’hésite quand on me dit qu’un endroit est très dangereux; cela dit, habituellement je finis par y aller quand même, et ce fut encore le cas à Baalbek. Je ne m’étendrai pas sur le sujet du Hezbollah, parce que je veux y consacrer une bonne partie de mon prochain (et dernier) post, le sujet étant fascinant. Disons simplement que leur organisation est impressionnante, et que malgré qu’on les associe en Occident à de terribles terroristes de la trempe d’Al-Qaeda, en vérité l’épithète même de « terroriste » semble plutôt farfelu quand on observe leur fonctionnement réel. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils me sont sympathiques, mais vraiment, oubliez l’image de barbus assoiffés de sang.

Étrangement (!), il n’y a pratiquement aucun touriste ces jours-ci à Baalbek. La petite ville est presque déserte, plusieurs hôtels fermés, et les vendeurs de bidules et de bibelots touristiques sont vraiment désespérés de vous en vendre. C’est triste à voir, tous ces gens qui voient leur gagne-pain réduit à néant sans pouvoir rien n’y faire. Pourtant, la ville m’a semblé parfaitement sécuritaire. Le Hezbollah la contrôle, vous me dites ? Ben justement, il contrôle pas à moitié, le Hezbollah, et il n’a aucun intérêt à voir la ville sombrer dans la violence ou à ce que la presse rapporte des histoires de touristes kidnappés. À bien des égards, je dirais que Baalbek est probablement la ville la plus sécuritaire du Liban par les temps qui courent.

Les ruines, c’est vrai, sont époustouflantes. Le site devait être plus que colossal à l’époque romaine. Même si je dois dire que j’y ai préféré Palmyre, en raison surtout de sa situation romantique de Reine du désert, c’est le genre de ruines dont on ne se lasse pas, et ça valait certainement le détour.

Sur Saïda, pas grand-chose à dire. Un souk ancien mais bien vivant, fort intéressant; de jolies ruines croisées, encore; le retour de la chaleur écrasante de la côte; et, pour la dernière fois dans ce voyage, pas de bière. Zut.

Ensuite, Tyr, mon vrai coup de cœur au Liban. Je cherchais en vain la petite ville méditerranéenne, les cafés au bord de l’eau, le sympathique port de pêche bordé de ruines antiques. La beauté de Byblos, le calme en plus. À Tyr, j’étais servi. Une ville absolument charmante, à tous points de vue. Les petites ruelles de la Corniche qui donnent sur le port, où les pêcheurs à peine rentrés de la mer sirotent leur thé en jouant au backgammon. La beauté des colonnes helléniques sur le fond azur de la Méditerranée. (En prime, un gros quartier chrétien, donc plein de bière.) N’eut été des prix encore une fois exorbitants, j’aurais pu y rester des semaines entières. Si tout le Liban pouvait être aussi charmant que Tyr, ce serait effectivement le paradis.


Ce sera tout pour cet avant-dernier épisode de mes aventures. Je garde Beyrouth et le Hezbollah pour la fin. En attendant, je cherche un moyen de sortir d’ici sans payer 1 500$ pour un billet d’avion. Qui sait ? Peut-être que ce ne sera pas tout à fait la fin de mes aventures… 

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